Vous la voyez sur photo et vous haussez les épaules: « ouain, pis »?
Une fille « ordinaire ». Même son prénom – Lise – est ordinaire. Lise… non mais, y’a pas de romans épiques et romantiques qui s’écrivent sur des Lise. C’est comme Ginette ou Suzanne, rien pour écrire à sa mère. Alors un roman, pensez-donc!
Elle lui a donné deux enfants, son ventre est un peu mou, elle a des vergetures… Ses seins sont encore beaux mais bon, elle lui a donné deux enfants, ça laisse des traces… Entre sa job qui paye, celle qui paye pas, les enfants, ses amies qu’elle ne néglige pas et son homme qu’elle aime, elle n’a pas trop le temps d’aller chez le coiffeur non plus. Bof.
Ses vêtements? La dernière fois que je l’ai vue, elle portait le jean de son fils de quatorze ans, un t-shirt déglingué aux armoiries d’un garage du coin et des runnings plein de terre parce qu’elle était debout à l’aube pour défricher son jardin. Je ne vous raconte pas l’état de ses mains… Que voulez-vous, Lise aime sentir la terre direct sur sa peau. Ça contrarie la manucure, c’est sûr.
C’est pas qu’elle soit « moche », c’est plutôt que ça l’intéresse moyen, voir même pas du tout de se « poupouner ». Elle préfère son atelier où elle peint des tableaux « étranges et pénétrants » comme dit son homme. Je crois que je l’ai vue une fois en robe et en talons hauts. Ça lui allait merveilleusement bien, tout le monde lui a dit, elle a reçu gracieusement tous les compliments… et elle a tout remis dans le garde-robe en jurant: « oui, oui, je promet de m’habiller plus souvent » comme on promet d’aller au gym plus souvent. Elle ne l’a jamais fait.
Son mec est beau. En termes « esthétiquement acceptables », on pourrait dire qu’il est plus beau que Lise. Ça m’est arrivé d’entendre « mais qu’est-ce qu’il fout avec elle, il pourrait faire mieux ».
Par « mieux » on veut évidemment dire « il pourrait sortir avec une fille plus belle ».
Ce commentaire vient des autres filles. Les hommes, eux, se foutent de l’apparence de Lise. Comme son mec, ils ont reconnu « la fille qui fait pas chier ». Celle chez qui ils peuvent s’évacher en prenant une bière et en disant des énormités. Celle qui rira de leurs énormités en disant: « Vraiment les garçons, vous dites n’importe quoi ». Celle chez qui ils pourront s’inviter à souper, impromptu, sur le coin de la table pour jaser « bébelles mécaniques » avec son chum, mais aussi « engagement amoureux » et autres complications du coeur. Un des gars lui dira « hey, sexy » ce qui la fera beaucoup rire, vu qu’elle a encore de la terre dans la face et un petit bout de bide qui dépasse de son pantalon… Le plus drôle, c’est que dans la pièce, pas un des gars ne pensera le contraire…
Ils videront le grand Creuset dans lequel elle fait l’essentiel de sa cuisine – ah, son boeuf bourguignon! – et ils videront probablement aussi la bouteille de scotch et les dernières bières au fond du frigo. Est-ce que les gars feront la vaisselle? Probablement pas. Mais Lise non plus ne la fera pas. On verra demain…
Bonne pâte? Pas vraiment. Faut la voir les engueuler comme du poisson pourri quand ils osent « butcher » leurs mégots de cigarette dans ses fines herbes ou mettre le blâme d’une rupture sur les seules épaules de la fille. Faut pas charrier, quoi.
Elle les quittera en embrassant son homme, sans gêne et sans spectacle. Quelque chose d’autre l’appelle. Un de ses enfants, un livre, son atelier, son lit, sa vie.
Est-ce que son homme souhaiterait que sa femme soit plus « poupoune »? Je ne sais pas. Mais à voir comme il la regarde, je n’ai pas l’impression qu’il en veuille une autre…
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