Forte d’une hilarante discussion sur Facebook avec a) ma Catoo préférée b) André, un acteur marié à une première assistante, j’entreprends de vous donner quelques essentielles règles de survie que vous ne retrouverez dans aucune convention collective, cours de cinéma et autres ateliers visant à vous informer des réalités d’un plateau.
D’abord la base… Un plateau, c’est un naufrage sur une île déserte. Blood, sweat and tears comme disait (avec une certaine gaieté je dois dire) Winston Churchill. Le système D est roi, l’entraide essentielle et la générosité toujours appréciée.
L’inutile poids mort sera rôti à la broche et mangé en premier pour le bénéfice de tous. Peu importe la manière, il faut savoir se rendre utile.
1) Une santé de fer tu auras.
C’est la première réponse que fait Sidney Lumet quand on lui demande ce que ça prend pour être un bon réalisateur! De la résistance physique.
Les journées sont longues. On est debout quinze (et plus…) heures de suite. Dehors sur la banquise, à la pluie, au vent, sous un soleil de plomb. À trente dans une pièce minuscule et étouffante. En altitude, dans une cave, dans une ruelle mal famée, sur le pont d’un bateau qui tangue (bonjour amies Gravol)! Les semaines de travail font souvent six, voir sept jours. On fait du temps supplémentaire. On a le nez qui brûle, la peau qui pèle, les pieds qui enflent. On ne dors pas toujours dans son lit (et pas toujours avec son mari, mais ça, c’est un autre sujet). On crapahute dans la forêt, dans la pampa, dans le sable avec de l’équipement sur le dos. Faut être fait fort.
Le petit genre fragile qui prend des journées maladie pour cause de « mal de ventre » mensuel n’a pas sa place en cinéma. C’est trop dur.
Cela dit, au lunch, tout le monde parle de son masseur, de ses suppléments vitaminés, de son dos en compote « heureusement j’ai la meilleure osthéo du monde ». Contradictoire? Du tout. Faut savoir partager les trucs de survie…
2) Tes petits malaises tu garderas pour toi
Les chigneurs et autres plaignardes ne sont pas aimés. Je vais aller plus loin. Quand, sur un plateau, tout le monde se pousse en voyant arriver un chigneur parce qu’immanquablement la question « comment ça va » sera suivie d’une longue litanie sur ce qui ne va pas; »j’ai mal aux pieds, j’ai chaud, ça me gratte-là (ben oui, on te l’avais dit de pas coucher avec un acteur aussi) », c’est qu’il est déjà trop tard, la cote d’amour dégringole à vue d’oeil.
C’est long (duh)? Il fait chaud? Ça gratte?
C’est long pour tout le monde, il fait chaud pour tout le monde et ça gratte pour tout le monde (ah bon? Ça commence à devenir intéressant ce tournage…).
Bottom line? Endure ou reste chez vous.
3) Toujours tu traineras avec toi ce qui te permet de ne pas devenir un chigneur.
Tampons, aspirines, Contact C, Muskol, gouttes pour les yeux, chaussettes de rechange, parapluie, « hot shot », you get the picture.
Bien sûr, la régie (formidable régie) a tout ça en stock. C’est pas une raison pour ne pas être autonome. De plus, ils vous seront éternellement reconnaissants de ne pas les faire courir plus qu’ils ne le font déjà (et croyez-moi, ce sont les premiers arrivés, les derniers partis, ils courent trois marathons par jour).
4) Tu ne dois jamais avoir plus de névroses que de talent.
Il faut vraiment l’expliquer celle-là? Bon. Alors à moins de t’appeler Meryl Streep, Janusz Kaminski (directeur de la photographie) ou Marlon Brando et de montrer un talent d’une fulgurance inoubliable et reconnu mondialement, personne n’a ni l’envie ni le temps de se taper un cas problème qui bouffe l’énergie de tout le monde.
Plusieurs de ceux qui ne travaillent pas, ou peu, ou plus du tout, le doivent essentiellement à leur attitude. Et quand on se fait une sale réputation dans ce métier, on n’a qu’une seule personne à blâmer, soi.
5) Ton insécurité tu ne défouleras pas sur une incompétence imaginaire attribuée à un autre…
Comme le disait si bien Catoo en citant le grand François Barbeau; « C’est pas le costume qui est trop petit, c’est son texte qu’elle sait pas ».
Prêt, pas prêt, quand faut y aller, faut y aller. Et vaut mieux avoir l’air fou que d’être un fouteur de merde qui blâme un innocent. Les plateaux sont remplis de mésadaptés sociaux affectifs ayant tous eu besoin d’une deuxième (ou d’une troisième) chance. On pardonne beaucoup plus facilement a celui qui ne sait pas ou qui a gaffé qu’à celui qui varge sur un bouc émissaire.
Qu’on se le dise, une belle crise de nerfs, c’est une belle crise de nerfs et après tout, si on travaille en cinéma, c’est aussi pour avoir droit à un beau spectacle de temps en temps. Tout le monde adore ça, ça met du piquant et ça fait de la protéine pour la légende. Mais une petite crise de vedette sur le dos de quelqu’un qui ne t’as rien fait? Loooooser.
Don’t be that looser.
6) Le travail des autres, tu respecteras.
Si un ingénieur du son demande une autre prise alors que c’est l’heure du lunch, il faut éviter de lever les yeux au ciel en signe d’exaspération parce qu’on a faim. Relire le #2… Et puis, un coup de perche derrière la tête est vite arrivé et ce qu’il y a d’embêtant avec les preneurs de son, c’est que tout le monde oublie qu’il y a toujours un micro ouvert quelque part et que les preneurs de son sont au courant d’ABSOLUMENT TOUT SUR LA VIE PRIVÉE DE TOUT LE MONDE. Vous ne voulez pas vous mettre le preneur de son à dos, il a des preuves.
7) Les gens qui t’ont donné une chance tu remercieras.
J’ai trop vu de gens prendre pour acquis ce qui leur était donné. Ce n’est pas donné. C’est un privilège. Qui n’a rien à voir avec le fait d’être payé ou pas. À la fin d’une journée, qu’elle soit réussie ou complètement ratée, on dit « merci » à la ronde et « merci de m’avoir sauvé la mise » dans l’oreille de celui qui vous l’a sauvée. C’est gratis et ça ne s’oublie pas.
Ce qui me fait penser…
Ton attitude tu astiqueras tous les matins…
T’arrives sur un plateau, il est cinq heures du matin. Tu vois Marco, ou Bernard, ou Karim, ou Alain, les yeux encore collés de sommeil, et qui te font pourtant un grand sourire et un gros « hug » chaleureux, histoire de bien commencer la journée.
Et qui gardent cette attitude tout au long de cette journée dans la cave, la ruelle, la jungle, sous le soleil de plomb.
Ça fait toute la différence du monde. Alors tu te brosses les dents, tu t’astiques le sourire et tu te tiens l’attitude la plus « drette » possible. On a tous nos mauvais moments, mais visons haut en partant, il en restera toujours quelque chose.
J’ai vu souvent des gens au talent très correct, mais pas exceptionnel, se faire engager partout… Pourquoi? Très simple. Une attitude formidable. Quand ils débarquent, tout va déjà mieux, tout roule plus smooth, l’ambiance est déjà plus joyeuse, plus productive. C’est une joie de travailler avec eux.
Sur une île de naufragés, les générateurs de joie sont des talents inestimables.
9) Enfin, last but not the least, ta vie privée tu auras organisée.
Pour partir en tournage, une journée comme trente, il faut avoir tout prévu. Qui sort le chien? Rempli le frigo? Nourri l’enfant? Lave l’huile hydraulique du t-shirt? Comment? Quand? Qui? Combien de temps? Où sont les numéros utiles?
Tout ça se prépare AVANT. Pendant, il est déjà trop tard…
Mais sachez que si ça foire, les plateaux sont les endroits les plus accueillants du monde pour les enfants, d’ailleurs il y en a tout le temps!
La première chose qu’on sait, t’as la grande qui classe des boulons pour le département des effets spéciaux et le petit, bien assis derrière la console, ses écouteurs sur la tête, qui « assiste » le preneur de son.
Quatre ans, c’est idéal pour apprendre à rouler des fils électriques, noter les numéros de cassettes, remettre un costume sur son cintre et faire un clap.
Il n’est jamais trop tôt pour apprendre qu’en cas de naufrages avec un gang de fous anthropophages sur une île déserte, il est plus sûr de savoir se rendre utile…
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PS. Collègues, amis, frères et soeurs d’armes, n’hésitez pas à ajouter votre grain de sel…:-)
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