Parce que c’était lui, parce que c’était moi*, il était écrit que Marcel Beaulieu serait mon partenaire d’écriture sur l’adaptation pour le cinéma de mon roman « Je compte les morts ».
Il travaille principalement en France, et moi tout à fait ici, avec vue sur le Centre Sud… Malgré la distance géographique, c’était avec lui ou personne.
L’adapter toute seule? Bien sûr, c’est mon métier… Mais je me serais privée d’un précieux regard extérieur. Il y a beaucoup de pièges dans l’adaptation d’un livre pour le cinéma. Ceux qui essaient de « tout » mettre se cassent la gueule. Plaquer des scènes écrites dans un livre et les mettre sur un écran sans les adapter à la syntaxe cinématographique est la meilleure façon de décevoir tout le monde. Les adeptes du livre et les spectateurs du film. Et dans « Je compte les morts » il n’y a que ça, des pièges…! Dont celui de la fin, où il n’était pas question de l’incontournable scène de duel entre le tueur et le héros (celle qu’on lit ad nauseam dans tous les polars « à recette »)… Après tout, c’est une histoire sur toutes les histoires qui ne seront jamais révélées au grand jour…
C’est un livre compliqué à adapter. Une partie d’échec. Une diagonale du fou. Ça tombe bien, j’ai beaucoup joué aux échecs avec Marcel. C’est ce qu’on fera en écrivant. Il m’a enseignée à ne pas avoir peur de commencer une partie avec les noirs. Ce que moi, je lui ai enseigné? Je ne sais pas. Il vous le dirait bien mieux que moi.
C’est mon jumeau d’écriture. Nos forces sont différentes, mais elles courent au coude à coude. Je n’attend pas après lui, il n’attend pas après moi. Notre mariage a été une course à l’extraordinaire. Notre divorce aussi. Reste le meilleur…
Il y a autre chose, le plus important je crois. Comme dirait Nabokov, la curiosité est la forme la plus pure de l’insubordination. J’étais curieuse de « voir » la première proposition d’adaptation que ferait Marcel de mon livre. De sa vision, je ne savais qu’une chose, qu’il me surprendrait sans me trahir. Ce qu’il a fait. C’est un délinquant fini, mais c’est aussi un premier de classe.
Commence maintenant le vrai travail, celui de l’architecture de l’histoire, le scène à scène, et enfin, plus tard, la version dialoguée. Contrairement à tout ce qu’on dit, les dialogues, c’est 100% de visibilité pour 10% de l’effort. Tout, vraiment tout, est dans la structure. On n’en parle jamais parce que c’est pas sexy. C’est ça pareil.
La proposition déposée, ne reste plus qu’à retrouver Antoine, Maggy, Desmarais et la petite Laurie…
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* »Parce que c’était lui, parce que c’était moi » a été la réponse de Montaigne quand on lui a demandé l’explication de sa longue amitié avec La Boétie.
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