Vous êtes à la banque, en train de déposer un chèque qui ne vous permet pas de dire « bye bye boss ». Dans le présentoir, la « une » d’un hebdo gratuit présente des artistes engagés.
Vous regardez leurs visages connus.
Forcément, puisqu’elle se pose, vous vous posez la question; « qu’est-ce que ça veut dire, « engagé »?!
Pour les personnalités publiques, l’engagement est facile à voir, ils ont un micro ou une caméra sous le nez. Il y a quelqu’un pour leur demander de l’expliquer, cet engagement. On le remarque, on le souligne, on lui fait de la place et surtout, on le nomme.
On a fini par n’accorder de crédit qu’à l’engagement médiatisé, célébré, parfois même récompensé.
Reste que pour plein de gens, l’engagement, quand « engagement » il y a, c’est quelque chose qui se vit sans que jamais le mot ne soit prononcé. Et pour cause. Il ne leur serait pas passé par la tête que les gestes qu’ils posent, au quotidien et dans l’ordre naturel des choses, soient « engagés ».
Je pense à cette jeune mère, dont le budget « épicerie » était pourtant serré, qui pendant une année scolaire complète, a fait deux « lunchs » alors qu’elle n’avait qu’un seul enfant. Le deuxième sandwich, la deuxième clémentine, la deuxième part de gâteau, c’est pour une amie de sa fille dont la mère « oubliait » systématiquement qu’une enfant de sept ans a besoin de dîner… Quand la gamine a été changée d’école, parce que sa mère avait suivit un gars à l’autre bout de la province, l’autre maman n’a pas pensé une seconde qu’elle avait été une citoyenne « engagée ». Elle a juste entendu le craquement de quelque chose qui se brise et elle a espéré que quelqu’un d’autre pense aux clémentines.
Je pense ce vieux monsieur un peu brusque, et qui ne veut surtout pas qu’on envahisse sa chère solitude, qui va pelleter les escaliers de sa voisine, encore plus vieille que lui (et pas plus agréable…), chaque fois qu’il neige.
Je pense à cet autre vieux, qui depuis trente-cinq ans, se lève encore régulièrement la nuit pour répondre à un appel au secours d’un autre alcoolique – tout aussi « anonyme » que lui – et qui est en train de vaciller, sur le bord de la rechute.
Ou à la belle Anita qui « bid » des pelotes de laine sur E-Bay et qui tricote avec amour des couvertures qu’elle donne au centre de pédiatrie sociale en bas de sa côte alors qu’elle en a déjà plein les bras avec un jeune bébé qui demande plus de soins que les autres…
Je me revois assise sur le bord du divan, avec une grosse travailleuse sociale en face de moi qui me dit: « j’ai pas de place pour elle, si vous la gardez pas, c’est le foyer d’accueil ». Pas une seconde, tu penses à l’engagement. Plutôt le contraire. T’essaie, très fort, de ne pas y penser… T’as pas de mérite à dire « okay, je vais la garder ». Aucun. T’as juste envie que la TS et sa grosse face d’air bête sacre son camp.
Il y a une job à faire et si quelqu’un – pas « la meilleure personne », pas « la personne parfaite », non, juste « quelqu’un » – ne la fait pas, personne ne va la faire. Ça adonne que cette fois-là, c’est sur toi que ça tombe. Faut pas chercher à mystifier, à « grandir » la chose (ni à la rapetisser d’ailleurs…). Faut pas chercher à condamner ceux qui ne le font pas. Ce n’est pas un choix, c’est un instinct et l’instinct ne carbure pas au mérite. You either do it. Or you don’t.
Ça, je l’ai appris à cause d’une rencontre fortuite avec un seul homme. Vous ne le connaissez pas. Vous ne le connaitrez pas non plus. Il ne sera jamais « personnalité de la semaine », vous ne le verrez pas signer un gros chèque « en direct d’une grande guignolée » non plus.
C’est un ancien pensionnaire de « Bosco » (Boscoville), aujourd’hui propriétaire d’une florissante flotte de camions. »J’ai tout fait, sauf tuer » m’a-t-il dit avec un grand sourire, assumant les bêtises et les victoires, sans l’ombre d’une vantardise, ni pour les unes, ni pour les autres… Au fil des années, il a engagé un nombre incalculable d’ex détenus…
Cet homme-là m’a raconté avec la verve narquoise de celui qui a vu neiger « over and out », tous les « coups » pendables que ses gars avaient essayé de lui faire au fil du temps. Il buvait son excellent Bordeaux et il riait; « ils ne peuvent pas m’en passer une, je les ai tous fait leurs mauvais coups »!
Quand je lui ai demandé pourquoi il se donnait quand même tout ce trouble, il m’a regardé avec ses beaux yeux clairs, a haussé les épaules et il m’a répondu un truc tout simple: « si moi je ne le fais pas, qui… »?
C’est une bonne question.











Comments 28
Très touchant ton texte Geneviève.
Comme je te l’ai déjà dit, si tu n’étais pas là, il faudrait t’inventer… Continue de nous faire réfléchir, c’est comme çà qu’on t’aime!
Nathalie
Posted 30 déc 2010 at 17:17 ¶Commentaire en mode Facebook (car rien ne sert d’en dire plus) : J’aime!
Posted 30 déc 2010 at 17:45 ¶En parcourant ce texte, mon coeur a fondu d’une ligne à l’autre, jusqu’à se liquéfier d’émotion.
Ta plume à fleur de peau me chavire chaque fois.
Merci Geneviève.
Posted 30 déc 2010 at 19:36 ¶Que jamais ne s’éteigne la lumiaire de ta lucidité, que jamais ne pâlisse ta capacité à la compassion et surtout que tout ça continue à se canaliser dans tes écrits … comment fais-tu, dis ? Une année 2011 pétaradante !
Posted 30 déc 2010 at 20:02 ¶Vraiment, un excellent texte et un message percutant.
Posted 30 déc 2010 at 21:22 ¶Bon ok Labelle, je vais te faire un compliment!
Les autres fois j’ai hésiter mais là, je ne peux plus juste y penser, ça remet le bon à la bonne place ce que tu écris!
Posted 30 déc 2010 at 21:55 ¶Émuse! toute émuse je suis là!
Posted 30 déc 2010 at 22:24 ¶En te lisant, je pensais a Normand qui »souffle » mon entrée de cours lorsqu il y a des tempetes, a René qui me roule quand je ne peux plus marcher, a Karen et son sourire, juste ce sourire est un engagement et à et puis lui, sans oublier elle…..
Il me fait penser à ma mère, votre beau texte…
Posted 31 déc 2010 at 0:15 ¶merci !
Sublime
Posted 31 déc 2010 at 6:57 ¶Merci Geneviève. Tu as tout vrai. Encore une fois.
Posted 31 déc 2010 at 7:32 ¶Ça fait plaisir de te lire ici ce matin. On s’ennuyait…
C’est vrai que tes textes nous manquaient…
Posted 31 déc 2010 at 7:54 ¶Merci!
Merci de parler se ce sujet. Merci d’écrire si bien. Merci de servir cette cause si discrète avec tout votre talent.
Vous avez donné la parole à toutes ces personnes qui reçoivent ou ont reçu, étant conscientes ou pas.
Ma vie n’est pas facile, j’ai moi-même deux enfants ayant handicaps et maladie, un père qui perd ses mots et un coeur trop gros, plein de peine, mais aussi de reconnaissance pour ces petits gestes.
Pour moi, pour mes enfants et pour tous les autres.
Merci.
Posted 31 déc 2010 at 8:11 ¶Tous@ Vous me faites chaud au coeur… Des fois, entre Noël et le Jour de l’An, il y a un peu de temps pour penser. Ça m’étonne chaque fois de constater à quel point ça permet de recharger certaines batteries.
J’espère que vous pensez à recharger les vôtres, que vous garderez vous aussi votre regard clair.
Je vous souhaite une année 2011 formidable, bien pleine, bien riche.
Mamanbooh, courage…
Posted 31 déc 2010 at 8:42 ¶Voici ce que m’a inspiré votre texte après lecture:
Et j’en profite pour remercier Jean-Charles Pelletier, Yvette Coulombe et leur famille au complet qui, un jour de l’hiver 1964, m’ont pris chez eux, m’ont aimée, habillée, nourrie et ont enduré mon sale caractère d’adolescente politisée, féministe etc et grâce auxquels je suis devenue une femme et citoyenne respon…sable et fière… Moi l’étrangère révoltée. MERCI. BONNE ANNÉE. JE VOUS AIME!
(En 1964, j’étais placée par le B.S. dans un foyer d’accueil après avoir passé deux ans en pensionnat (orphelinat) et ces gens ordinaires m’ont prise et élevée comme leur fille. Nous sommes encore en contact et ils me considèrent et m’aiment et je le leur rend bien.) Comme quoi les enfants placés en famille d’accueil ne sont pas tous maltraités. Bonne Année et merci.
Posted 31 déc 2010 at 9:07 ¶Tu décris bien une réalité simple et silencieuse et qui est recouverte la plupart du temps par le bruit et la fureur. Pour que la vie continue, il faut des milliers de gens comme ceux dont tu parles et aussi des gens comme toi qui leur donnent le goût de continuer.
Posted 31 déc 2010 at 12:55 ¶Merci Geneviève pour ce texte brillamment pertinent. Au risque de tout avoir, on ne voit plus ce qu’on a. Et il reste tant à faire. Merci.
Posted 31 déc 2010 at 16:09 ¶il y a une job à faire et si quelqu’un… – ne la fait pas, personne ne va la faire.
C’est comme ça, dirait mon ami français.
En ce soir de fin d’année, trop de gens sont malades et y a pas assez de gens disponibles pour être à leurs côtés.
En buvant votre champagne, pensez à eux.
Posted 31 déc 2010 at 19:14 ¶Effectivement, ceci démontre de la bonté je dirais même une plénitude que ces personnes ont pour l’humanité. Que chaque être bon ou mauvais, pauvre ou riche, jeune ou vieille peut importe. Ceci démontre que nous sommes tous pareille et qu’ils ne faut pas jugés et vouloir prendre chose d’autrui, mais d’aider et de comprendre l’amour même.. l’amour avec un grand A … l’amour Universelle pour toute chose.
Posted 01 jan 2011 at 20:08 ¶Ben voilà, c’est aujourd’hui que j’ai cette petite pause pour recharger un peu les batteries, comme vous dites, après le tourbillon de cette période de Noël à prendre soin tout autour. Merci pour ce texte, merci de revenir de temps à autre ici. Je vous souhaite une année aux ailes déployées.
Posted 04 jan 2011 at 12:03 ¶Merci ! Simplement merci pour tous ces mots, ces doux mots, ces beaux mots, qui m’ont réconciliés avec la nbonté humaine.
Bonne année 2011
Posted 04 jan 2011 at 14:55 ¶On a passé 30 ans à chanter « J’aurais voulu être un artiste ». On devrais peut-être se mettre à chanter de temps en temps « J’aurais voulu être un altruiste »… Bonne année 2011 à tout le monde.
Posted 05 jan 2011 at 12:59 ¶C’est overrated « être un artiste » (rires)! On aurait voulu, on n’a pas su, pas pu, trop voulu, pas bien vu et pas mal bu…
Par contre, l’altruisme, c’est un muscle qui s’entraîne plus facilement qu’on croit… Même pas besoin d’y penser, il n’y a qu’à le faire.
Bonne année tout le monde aussi! Qu’elle vous soit douce et inspirante!
Posted 05 jan 2011 at 13:09 ¶La couverture du journal dont vous parlez, m’a fait pouffer de rire en voyant les faces qui y étaient et ensuite j’ai grincé des dents… pour ces mêmes faces. Votre texte amène, comme toujours, une belle réflexion sur ce thème tant galvaudé et me fait penser à d’autres belles faces autour de moi pour qui l’engagement, le don de soi et l’empathie se vivent au quotidien sans tambour ni trompette. Merci, merci, merci.
Posted 05 jan 2011 at 23:53 ¶Ça faisait longtemps que j’avais lu un texte aussi pertinent, qui nous propose une réflexion aussi essentiellement cruciale. Quel bonheur de retrouver votre plume, Geneviève! Je réalise ce matin à quel point elle m’avait cruellement manqué au cours des derniers mois…
Merci d’être encore là!
Posted 08 jan 2011 at 8:56 ¶Donner. Recevoir. Aimer. Sans compter. Sans penser. Agir.
Merci de ce retour à la plume
Posted 10 jan 2011 at 10:51 ¶Il était temps que tu reviennes nous parler ma vlimeuse ! Et de cette façon en plus … je me sens gâté. J’ai pas dit engagé, j’ai dit gâté.
Posted 10 jan 2011 at 11:30 ¶L’engagement où son spectacle.
« Être là », c’est pas donner à tout le monde.
Parlant d’ »être là », c’est toujours vivifiant de venir ici te lire ET te relire.
Merci Merci Merci
Bonne année soeurette, sois cool et ne te tait pas!
Posted 10 jan 2011 at 21:12 ¶Je me suis toujours méfié de la générosité médiatisée. Les vrai(e)s Saint(e)s sont anonymes. Merci pour ce rappel.
Posted 01 fév 2011 at 9:45 ¶Trackbacks & Pingbacks 2
[...] This post was mentioned on Twitter by Burp & Epicure and Johanne Seymour, Benoit Leblanc. Benoit Leblanc said: De l’engagement et autres soutenables gravités de l’être http://j.mp/iilB5y via @AddToAny [...]
[...] viens juste de découvrir le dernier billet du blogue Chroniques Blondes, de Geneviève Lefebvre, qui s’interroge aussi, à partir d’un point de vue différent, [...]