Excellent article dans le New-York Times qui dit une évidence qui ne semble pourtant pas évidente à tous; l’excellence, c’est dans la pratique, l’endurance et l’exercice quotidien de son métier (ou de son art, comme vous voulez) qu’elle se trouve.
Dans mon métier, je vois tous les jours des gens s’improviser des compétences qu’ils n’ont pas en écriture. Ils ont « beaucoup lu », ils ont « donné des idées » (non, donner des idées, ce n’est pas écrire), ils ont été en marge de l’écriture et sont persuadés que parce qu’ils s’y connaissent de l’extérieur, ils savent. Alors ils perpétuent, parfois avec la meilleure foi du monde, le mythe qui veut que parce qu’on sait écrire notre nom en lettres attachée, torcher une lettre d’amour pas trop cucul ou lancer des « punch lines » comiques dans un souper de filles, on saura écrire.
Mais l’apprentissage de cent fois sur le métier remettre son ouvrage, avec patience, humilité et persévérance jusqu’au mot « fin », ils ne l’ont jamais fait.
Écrire tout court est difficile. Ce n’est pas d’aligner des jolies phrases et d’employer des mots exotiques. C’est de se replonger tous les jours dans le grand blanc du vide, c’est affronter le doute (celui des autres, mais surtout le nôtre) et de continuer à chercher la grâce même quand on est courbaturé, à genoux dans la terre, les mains gercées, les ongles sales et le coeur en sang.
Écrire pour l’écran est encore plus difficile. Il faut savoir compter, travailler à l’intérieur d’un budget, connaître les codes, la technique, la syntaxe cinématographique et la psychologie fine de tous ces intervenants qu’on devra convaincre en leur donnant, avec des mots et des images, l’impérieuse nécessité de s’impliquer ($$$ he oui) dans la production d’une série, d’un film.
On fait un métier de cultivateur. Avec ce que ça suppose d’obsession pour le temps qu’il fait dehors et de moments complètement euphoriques quand une récolte durement gagnée s’annonce foisonnante.
Scénariste, même si c’est pour se péter les bretelles tout seul dans sa cuisine, c’est un titre qui se gagne.
Dix ans dit le New-York Times! Je ne dirais pas dix ans, je dirais au moins 7 ou 8 brosses provoquées par le désespoir de l’auteur devant un texte qui ne marche pas… Et parfois même toute une vie…
***
« The practice is not necessarily enjoyable and requires someone willing to put in the grueling hours over at least 10 years. From his observations, it takes a minimum of a decade of deliberate practice to excel in any field ». – Extrait de l’article du NYT.
***
Mise à jour. Robert McKee, gourou entre les gourous, donne aussi le chiffre de dix ans pour le métier de scénariste… Constat amusant, McKee n’a jamais vu un de ses scénarios de film produits…











Comments 14
Malcom Gladwell parle des « 10 000 heures » dans Outliers:
Posted 10 avr 2010 at 15:08 ¶http://en.wikipedia.org/wiki/Outliers_%28book%29
Vous n’êtes pas rassurant pour les médecins et autres services essentiels que nous avons
Mais bon, manier la virgule sa ne s’apprend pas à l’école comme manier le scalpel. Il y a une partie qui doit être… sur le terrain.
Posted 10 avr 2010 at 15:29 ¶Un métier de cultivateur, j’aime bien ! Pas glamour pour deux cennes, souvent ingrat, mais plein de poésie. (je vais voir l’article…)
Posted 10 avr 2010 at 15:59 ¶Kevin, zéro glamour,full insécurité. La satisfaction est ailleurs…
Jesse, la base s’apprend à l’école, l’apprentissage s’apprend… en le faisant! Y’a rien à faire, faut passer par là
)
Bruno, Malcom a raison, au moins dix milles heures…
Posted 11 avr 2010 at 9:13 ¶Oui, c’est un dur métier, terrible et désespérant. J’imagine que tu connais les conseils de David Mamet? Je les mets ici au cas où tes lecteurs (et aspirants scénaristes) auraient des envies…http://www.movieline.com/2010/03/david-mamets-memo-to-the-writers-of-the-unit.php
Les voilà prévenus!
Posted 11 avr 2010 at 12:05 ¶Jacques! Mdr! Oui, je les connais les conseils de Mamet! Et – encore crampée – j’hésite toujours un peu à le répéter à de « jeunes » auteurs de peur qu’ils ne me confondent avec le monstre du Loch Ness…
ps. J’aime beaucoup « the Unit » ils ont fait une très belle job
Posted 11 avr 2010 at 12:18 ¶Tellement juste mais si peu sexy comme réalité. Je répète sans cesse à mes étudiants en cinéma ces principes d’endurance, de douter et de recommencer souvent son travail avec sang et sueur. Malheureusement, cette belle jeunesse est de son époque, c’est-à-dire, celle du succès instantané par la facilité et la superficialité. Donc, résultat : beaucoup de mes étudiants abandonnent le programme parce que c’est beaucoup moins «chill» qu’ils ne le croyaient. Heureusement, parmi eux, des perles surgissent et déjà plusieurs de mes étudiants ont dépassé le maître. Je les envie tellement d’avoir trouvé leur voie si tôt dans la vie.
Posted 11 avr 2010 at 14:57 ¶Essays : Politics and the English Language de George Orwell
Posted 11 avr 2010 at 18:56 ¶http://www.k-1.com/Orwell/index.cgi/work/essays/language.html
Michel P@ Orwell, décidément! Merci!
Marie-Josée… Pas du tout sexy. Du. Tout. Pour arriver au bout de l’écriture, faut être capable de se donner des coups de pied au cul soi-même, ce qui est anatomiquement assez difficile
Posted 12 avr 2010 at 10:29 ¶@ Marie-Josée: En représentant de cette génération d’instantanéité, j’ai le malheur de confirmer vos impressions par rapport à vos étudiants.
L’instantanéité a contaminé mon existence à plusieurs échelles. Je me décourage facilement. Dans mes travaux de fin de session, rarement j’efface des paragraphes pour tout recommencer. Je suis un excellent sprinteur, mais un coureur de fond exécrable.
Posted 12 avr 2010 at 14:06 ¶Ce qui me fait peur, c’est que j’ai toujours eu du talent à l’école et ça m’a permis de traverser les années avec un certain succès. Je vis en ce moment le reality check de ma « vraie vie » qui s’amorce. Je sais que cette vie-là récompense ceux qui sont capable d’un deuxième souffle.
Ça fait deux mois que je mange cinq fruits par jour et que je m’entraîne en vue du marathon le 5 septembre prochain. Ça n’est clairement pas étranger à mon désir de m’extirper de cette instantanéité trompeuse.
Charles Albert, vous êtes la preuve que ça s’apprends… Bon entrainement!
Posted 13 avr 2010 at 7:12 ¶Vivre au quotidien avec des personnages inventés dans notre tête ça n’a pas de prix. Si ça prend dix pour savoir les « accoucher » sur papier convenablement, je trouve quand même que le prix à payer n’est pas trop élevé. Surtout s’il s’agit d’une réelle passion.
Posted 13 avr 2010 at 13:28 ¶Gate@ et jouer l’intégrale de Chopin ou opérer à coeur ouvert, c’est aussi au moins dix ans de pratique, alors…;-)
Les choses qui n’ont pas de prix comme vous dites, elles prennent du temps. Et c’est bien comme ça!
Posted 13 avr 2010 at 13:39 ¶Un métier de cultivateur, j’aime bien ! Pas glamour pour deux cennes, souvent ingrat, mais plein de poésie. (je vais voir l’article…)
Posted 19 avr 2010 at 18:48 ¶Trackbacks & Pingbacks 1
[...] This post was mentioned on Twitter by Natalie Gauthier. Natalie Gauthier said: Cent fois sur le métier… http://bit.ly/ai89jW [...]