La scène se passe dans un immense bureau, de ces endroits feutrés qui arrivent à contenir le bruit du dehors alors qu’ils sont le noyau nucléaire de toute cette activité.
À défaut d’avoir le temps de sortir et de se voir tranquillement, deux amies ont volé le prétexte d’un dîner pour faire le point sur leurs vies respectives. Vite, vite, il faut tout se dire en peu de temps, passer par l’anecdote pour deviner l’essentiel. Heureusement, elles se devinent assez pour ne pas s’embarrasser de politesse .
Tout à coup, sur l’écran d’une télévision dont le son a été coupé, apparait Joannie Rochette.
Tout à coup, au milieu d’une conversation à bâtons rompus, un silence délicat qui laisse la mort d’une mère prendre toute la place.
« Ça a l’air terrible pour elle » risque une des filles, doucement.
« J’imagine », répond l’autre, tout aussi doucement.
Elles tournent toutes les deux autour du tabou pendant un moment, hésitant à dévoiler ce qui est si souvent jugé, l’absence d’amour pour sa mère. Elles ne comprennent ni l’une ni l’autre la peine de la perdre. Ce mythe fondateur censé aimer et protéger ne leur a causé que douleur et honte. Ni l’une ni l’autre ne sait ce que ressentent tous ceux qu’elles aiment et qui souffrent terriblement de la mort de la leur. Vous voyant effondré quand vous perdez la vôtre, elles ont le coeur serré de vous voir avoir mal. Mais elles ne comprennent pas.
« Quand ma mère mourra, je ne sais pas si je serai capable de « …
« Tu sais, j’ai plus pleuré la mort de mon chien que celle de ma mère ».
Toute la peine a été vécue de leur vivant. Le deuil de ce qu’on appelle « une mère » est déjà fait. Et la mort n’y changera rien.
***
« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas » écrivait Camus dans « l’Étranger ».
Ou peut-être il y a longtemps.











Comments 23
Magnifique texte, si juste…
Posted 25 fév 2010 at 8:46 ¶Vous avez de cette façon de dire si vrai, en peu de mots! Bravo!
Posted 25 fév 2010 at 8:56 ¶Court, efficace, rafiné et aiguisé comme une lame neuve. Celle là même qui transperce insidieusement le coeur des enfants devenus grands et qui laisse un grand trou …
Posted 25 fév 2010 at 9:37 ¶C’est très beau Genevieve.
Elles aussi ont eu mal. Comme vous dites, l’étrangère meurt, un jour ou l’autre. Qu’elle disparaisse ou qu’elle reste là, cette mère meurt quand même.
Posted 25 fév 2010 at 9:47 ¶Oui… merci, belle Blonde, de mettre des mots là-dessus. On le tait si souvent, par honte de n’être pas comme les autres, comme si on portait une tare cachée.
Posted 25 fév 2010 at 11:25 ¶Ouch! Douloureusement beau billet.
Dans mon aveuglement ouaté d’enfant aimée et choyée je n’avais même pas réalisé que le douleur peut être un privilège.
Posted 25 fév 2010 at 13:23 ¶Je vous lis. Je me dis que l’un des fils de ces connivences que je sens de si loin est peut-être bien là. Dans un deuil que nous avons dû faire bien avant, à l’intérieur de nous, d’abord.
Posted 25 fév 2010 at 16:11 ¶Je vous dirais seulement de faire attention, de prendre soin de vous, tout le temps. Parce qu’il est plus facile parfois, de dire adieu à ceux avec qui l’amour était partagé, que de faire, définitivement , le deuil de ce qui n’a pas été, de ce qui ne sera jamais.
Et parfois, ce qui ne peut prendre la figure du chagrin prend celle de la maladie ou de l’impasse.
Je vous embrasse.
(Je suis loin d’être claire, mais sûre que vous discernez ce que j’essaye de dire…)
Anita… d’une limpidité!
Stéphanie, je n’avais jamais vu que ça pouvais être un privilège, allez raconte un peu
Tassili@ pas toujours si cachée que ça la tare.
Valérie, la Shirley, Marie-Ju, Sally… @merci.
Posted 25 fév 2010 at 21:31 ¶Je voulais juste dire que le jour où mes parents disparaitront je serai terrassée par le chagrin et c’est heureux pour moi.
Peut être qu’à ce moment j’aurai la lucidité de me dire que j’ai une chance formidable d’être malheureuse alors que d’autres n’ont plus rien à pleurer.
Finalement, tout ce que je peux espérer c’est que mon fils sera incommensurablement malheureux quand je mourrais. Ouf, je suis un peu indigne….
Posted 25 fév 2010 at 23:02 ¶Stéphanie… c’est bien ce qui me semblait et en effet, c’est heureux.
Posted 26 fév 2010 at 11:32 ¶Texte très juste. Et les réactions qu’il suscite aussi.
Posted 26 fév 2010 at 23:24 ¶Kevin… merci du commentaire, merci pour la découverte de ton blogue
Posted 27 fév 2010 at 17:17 ¶Clic. Pow. Voilà. C’est juste, ce ne sont pourtant que des mots, hein?
Posted 28 fév 2010 at 10:24 ¶J’ai même de la misère à écouter Trenet qui chante l’eau, c’est tout dire.
Mais la motivation qui en ressort, par exemple, houlà! Attention mes gars, vous n’aurez jamais été autant considérés.
On leur en fait porter beaucoup aux mères…
Chienne de vie…
Bibelots dérisoires qui encombrent l’âme endurcie de ces enfants repus, narcissiques et continuellement insatisfaits…
On les voudrait parfaites et quand leur humanité clôt le cycle des mirages, brise le miroir aux alouettes, nous saute au visage, on les rejète en oubliant que c’est à elles que nous devons la vie, que c’est elles qui ont été à l’origine de tout.
Que certaines aient été mauvaises, n’étaient pas ‘faites’ pour avoir des enfants et n’auraient pas du en avoir, soit. Mais ce n’est pas une excuse, ni une raison… pour en rajouter une couche.
Le véritable pardon n’arrive qu’au bout de sa propre souffrance. Il n’y a pas de conditions gagnantes à ce jeu des vases communicants.
Il faut assumer ce qui s’écoule sans nous.
Posted 28 fév 2010 at 11:21 ¶Martyne, tes gars sont avec une louve de première catégorie!
Denis@ Ah, une première! Je crois que c’est la première fois que nous ne seront pas d’accord depuis l’ouverture de ce blogue.
Voyez vous, moi je crois que la maternité a bon dos pour justifier tout et n’importe quoi en termes de comportements déviants. Je crois à l’imputabilité et à la judiciarisation des crimes, tout « maternels » soient-ils. Avoir des enfants ne devrait pas être un droit, mais une responsabilité. « Bibelots dérisoires pour des enfants repus »?!! Si je ne vous avais pas lu avec respect et amitié depuis trois ans, je dirais cher Denis que vous ne savez pas de quoi vous parlez.
Ça n’a rien à voir avec « vouloir une mère parfaite », encore moins avec des crises d’enfants gâtés et narcissiques qui n’ont pas eu tout ce qu’ils voulaient, et tout à voir avec un minimum de décence.
Je considère qu’un enfant qui a été abusé devant l’oeil indifférent de sa mère, abandonné, négligé, tourmenté, ou martyrisé, ne doit rien à celle qui l’a mis au monde, et certainement pas la reconnaissance de lui avoir « donné la vie ». Ces mères là, tout ce qu’elles ont donné, c’est le fiel, la trahison et un instinct de mort qu’il faut combattre toute sa vie.
Comme écrivait Hervé Bazin « merci ma mère, grâce à vous, je suis celui qui marche vipère au poing ».
Posted 28 fév 2010 at 12:00 ¶»un instinct de mort qu’il faut combattre toute sa vie » Ouch! C’est tellement ça. Il y avait longtemps que des mots m’avaient touché de cette façon…
Posted 28 fév 2010 at 13:21 ¶Natacha… amitiés.
Posted 28 fév 2010 at 14:03 ¶ôde à Folcoche … pfffff
Posted 28 fév 2010 at 14:45 ¶Beau billet sur un sujet tabou en effet.
J’ai rompu les liens avec ma mère il y a douze ans. Elle ne connaît pas mes enfants.
Denis T., on peut poser un geste aussi radical parce qu’il en va de notre survie mentale et émotionnelle. Après des années à se priver d’oxygène, à se fouetter pour ne pas être celle qui sera une sale égoïste. À accepter d’étouffer parce qu’on ne peut pas envisager de manquer autant de gratitude. Et un jour, ça devient une évidence, ce n’est même plus un choix. C’est ça ou on meurt empoisonnée.
J’étais orpheline bien avant de déposer le combiné du téléphone pour la dernière fois. Et même si je suis celle qui doit porter l’odieux du geste, j’ai la certitude que c’est elle qui m’a abandonnée la première.
Une mère me manquera toujours. Je me surprends parfois à regarder des vieilles dames dans la rue et de me dire, mon dieu, comme ce serait bon de sentir leurs bras autour de mes épaules ! C’est ce qu’on appelle un deuil éternel.
Posted 02 mar 2010 at 13:54 ¶Insulaire-du-Nord@ Merci beaucoup d’avoir laissé ce commentaire si généreux… Il faut dire les choses comme elles sont.
Posted 02 mar 2010 at 14:48 ¶« Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin » – Poil-de-Carotte, de Jules Renard.
Personnellement, je trouve qu’il est moins difficile d’assumer le deuil maternel, que d’être confronté à l’impression que le monde entier préfèrerait me renvoyer dans la cage aux fauves plutôt que d’entendre – et surtout de croire – à mon histoire qui ressemble à la vôtre, et à celle de tant d’autres.
Posted 02 mar 2010 at 20:54 ¶*Geneviève et Insulaire-du-Nord.
Merci d’abord de vos commentaires au mien. Désolé Geneviève d’avoir été hors contexte et d’avoir mis à l’épreuve votre considération. Insulaire, vous m’avez touché car votre témoignage met en mot ce que j’ai vécu dans ma famille propre…
Mais comment ça se fait que je n’ai pas vu ce qui était posé entre les mots? C’est le mot ‘chien’ qui m’a heurté je pense. Je trouvais la métaphore outrancière. À la lumière par contre des abus et des ‘crimes’ commis par certaines mères, je comprend qu’on puisse s’en servir pour percoler la souffrance qui découle de cette trahision inaugurale.
J’ai écris mon commentaire après être allé voir le dernier film de Léa Pool: La Dernière fugue. J’étais encore tout pris dans l’imaginaire de ce très beau film et, contrairement au propos principal du film, ce qui m’a ému c’est la ‘quête’, la demande de réparation qui anime, me semble-t-il, le personnage d’André, un des fils du père pas vraiment sympathique.
Ce fils en veut à son père. Il a déjà voulu le ‘tuer’. La déception le ronge et en même temps, on dirait qu’il ‘entre’ dans l’imaginaire de son père, aidé en cela par la prise de position de son neveu qui, très justement, le confronte sur leur lâcheté à tous. «Vous n’êtes même pas capable de le regarder dans les yeux» leur lance-t-il. Il aurait pu ajouter: Vous le traiter comme un chien…
André veut une explication. Dans un sens, il refuse la position dans laquelle son père l’a enfermée et qui le confine dans la mauvaise conscience d’en vouloir à son père et même, pour rejoindre le mot d’Insulaire, de porter l’odieux jusqu’à s’acharner à poursuivre dans ses derniers retranchements, un homme malade, aigri, isolé, formellement méprisé par ses proches et finalement, décompté. Pas nécessairement joli comme procédé. Mais défendable aux yeux des coeurs blessés.
Ce que le père fait ensuite n’excuse rien. Il se produit quand même un processus réparateur lorsque le fils se met dans la peau du père et se remémore la scène qui lui a tant fait mal. En gros c’est avec cet arrière-fonds que je me trouvais quand j’ai rebondi ici.
Vous comprenez mieux à quel point j’étais hors contexte…
Moi, à l’instar d’Insulaire, j’ai eu à poser un geste de protection à l’égard d’un de mes parents. Je ne lui pas parlé depuis 8 ans, peut-être plus. Ma soeur a fait de même il y a 20 ans. mon frère a complètement disparu de la circulation: personne ne sait où il se trouve. Mes autres soeurs font trrrès attention à ce qu’elles mettent en balance. À chaque fois, elles en ont pour des semaines à s’en remettre. Ses propres soeurs et frère ont complètement rompu, les uns après les autres, tant il est passé maître dans l’art de se mettre le monde à dos.
Mon autre parent, quant à lui, distribuait les corrections physiques. Comme j’étais l’aîné, je devais donner l’exemple et à ce titre, recevais une attention spéciale. Mes parents avaient pour leur dire que si l’aîné marchait ‘drett’, les autres suivraient d’aplomb. Ça fait que si je me faisais prendre, je recevais la fessée. Ce parent nous frappait avec un tue-mouche, directement sur les fesses: à genou, humilié. Le pire était les cris qui marquaient le rythme. Une fois, le bout en caoutchouc a décollé, mais le parent a continué à frapper. Les cris, toujours les cris.
De loin, cela peut paraître dégueulasse. Aujourd’hui ce l’est en tout cas. Mais nous, nous n’étions pas surpris. Toute la société fonctionnait ainsi. On se faisait battre à l’école par les surveillants, dans les classes par nos profs, dans la cour d’école par les plus vieux, au hockey par les petits morveux, dans la rue par les voisins. De sorte que… enfin… on essayait de ne pas se faire pogner quand on désobéissait à nos parents… (et dieu sait si j’étais un enfant sage pourtant…)
Je ne voudrais pas que ce que je viens de raconter soit sorti de son contexte. Je pense que mes parents avaient des (grosses) limites et qu’ils ont, à l’occasion, perdu le contrôle d’eux-mêmes. Je reste convaincu qu’ils nous ont aimé, malgré tout. Pas toujours bien, ça c’est vrai, mais au moins ils ont essayé, tributaires d’une éducation et d’une culture autoritaire et rétrograde. L’un plus que l’autre, mais bon… ce n’est pas ma conscience que ça regarde…
Mon père se désolait que ces enfants ne soient pas ‘attachés’ à lui, comme si l’amour filial était un dû. Cruelle méprise, pensai-je. Ce sont aux parents à aimer leurs enfants en premier, c’est à eux à leur enseigner la vie et l’amour, la confiance et la sécurité.
Comment dans ces conditions aborder la question du pardon? Doit-on pardonner? Peut-on pardonner?
Je dis que cette question ne se pose pas tant et aussi longtemps que la question n’est pas posée par le demandeur de pardon.
Comme on ne peut pas s’excuser soi-même, le pardon ne peut être donné que s’il est demandé d’abord.
Qu’est-ce que ça veut dire pardonner au juste? En tout cas, ce n’est certainement pas de passer l’éponge sur des crimes ou la trahison d’une mère, si bien intentionnée fut-elle.
‘Scusez-la.
Posted 05 mar 2010 at 23:25 ¶Je retiens deux choses de ce billet.
Si la chronique est blonde, elle doit être teinte,
l’autre….À défaut de se voir et de sortir….
Le deuil d’une mère, assumé bien avant sa mort réelle, est un lieu commun, même si bien écrit reste banal.
Ce billet, parmi tant d’autres, parmi tant d’articles de journaux, parmi tant de séquences télé, est un révélateur de quoi?
Bien, comme tu le dis si bien, à défaut de se voir et de sortir, nous vivons la vie à la lumière d’un écran.
Le deuil de Joannie est collectif, télévisé, youtubé et blogspoté pendant que les deuils réels sont esseulés. C’est pour cela que ça touche autant de gens.
Ce deuil collectif en est un médiatique, un film, un roman, une série télé, mais qu’en est-il de la capacité réelle de notre société à gérer le deuil?
L’ampleur de l’évènement me laisse croire que cette capacité est très faible.
Posted 08 mar 2010 at 1:42 ¶Trackbacks & Pingbacks 1
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