Pierre

On se voyait à la Quincaillerie du coin. Pas le bar, l’endroit où l’on trouve des boulons et des pelles à neiges. La dernière fois, il achetait de ces nouvelles ampoules éco-énergétiques et il a eu l’air un peu gêné d’être pris en flagrant délit de rectitude politique…

On y avait des conversations primesautières et impromptues, sur tout ce qui bouge, avec une prédilection pour l’héritage de Socrate, Camus et Malraux « le plus grand ministre de la culture, celui que l’on aura jamais ».

Je l’avais rencontré dans un minuscule bureau de production de l’est de Montréal, rue Sherbrooke, alors que je travaillais sur un scénario inspiré de l’oeuvre de Jacques Ferron, oeuvre que Pierre connaissait sur le bout de ses doigts jaunis par la nicotine.

Sur le coup, il m’avait trouvée un peu « petite » pour écrire sur le tendre docteur Ferron.  Je l’étais. Ça ne l’avait pas empêché de me taper sur l’épaule et de m’offrir ses encouragements les plus sincères.

À la Quincaillerie toujours, on s’était vus alors que j’étais plongée dans l’écriture de la première partie d’une série qui s’appellerait « René ».  Cette fois-là, j’étais trop vieille pour qu’il me trouve « petite ». N’empêche qu’il a eu l’air sérieusement sceptique.

- Qu’est-ce que tu vas faire avec ça?!

- Mon gros gros possible, Pierre.

- Ils vont te laisser écrire la vérité?

- C’est pas d’écrire la vérité qui cause problème, c’est de savoir laquelle choisir. Pour chaque évènement, j’ai quinze versions différentes!

Nous avions ri et causé de ce souci de l’image que certains veulent laisser quand vient de le temps de passer à l’Histoire…

Vous ne me croirez pas, mais quand on discutait, Pierre et moi, il ne sacrait pas. Il avait des opinions bien sûr, mais il était doux, attentif et toujours prêt à entendre votre point de vue. Et il n’était pas gêné d’être vu les yeux plein d’eau quand il parlait de Sylvie Drapeau et de son jeu bouleversant dans « 15 février ».  Il aimait les acteurs.

Il m’est aussi arrivé de croiser Falardeau. Nous n’étions jamais d’accord, ni sur le fond, ni sur la manière.

Ça ne m’a jamais enlevé un iota du plaisir que j’avais à croiser Pierre.

***

* Il tenait, depuis quelques temps, un blogue. C’est ici.

** Et je vous envoie chez Martin Petit - qui a le regard lumineux sur tant de choses et de gens…

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Comments 30

  1. Djo wrote:

    Bravo! Beau texte :)

    Tabarnak.

    xx

    Posted 26 sept 2009 at 10:00
  2. Chroniques blondes wrote:

    Djo… va savoir pourquoi, ça m’embêterais qu’on reste juste sur l’image « Tout le monde en parle »…

    Posted 26 sept 2009 at 10:02
  3. Zab wrote:

    Ces conversations de quincaillerie, d’autobus, de marché, de vestiaire, de coin de rue au hasard d’un détour. Nous font connaître l’humain hors champ, parfois dans ces zones de vulnérabilité, là où il est le plus beau.

    Posted 26 sept 2009 at 10:06
  4. samie coton wrote:

    ouais, l’image « tout le monde en parle »… ça vaut aussi pour Nelly.
    si j’étais cynique, je l’appellerais « l’image-qui-tue »…

    Posted 26 sept 2009 at 10:08
  5. Pierre Bellerose wrote:

    Content d’avoir lu ton texte. Parce que comme toi : « Nous n’étions jamais d’accord, ni sur le fond, ni sur la manière. » De réaliser qu’il y avait un « Pierre » (que je ne connaissais pas) autre me reconcilie un peu avec Pierre Falardeau.

    Merci

    Posted 26 sept 2009 at 10:13
  6. Djo wrote:

    TLMEP… Ouais.

    J’ai une anecdote, aussi. Il y a 5 ou 6 ans, ma soeur m’a prêté son chalet pour deux ou trois jours. Il se trouve dans le même village que la maison de Falardeau. On se voit à l’épicerie du village, il choisit minutieusement une pièce de viande et demande un boucher, un simple boucher de village, sa meilleure recette. Il la note scrupuleusement, le remercie chaleureusement, humblement. Un boucher d’épicerie de village.

    Et moi, comme le personnage de Dexter Gordon (du moins le personnage qui est censé représenter Gordon) dans Round Midnight, je m’avance vers le boucher et lui dit : the same thing.

    Falardeau s’est retourné et a éclaté d’un rire franc en me disant : vous pouvez lui faire confiance!

    Et moi de répondre : oh, c’est à vous que je fais confiance.

    Il est allé payer en rigolant.

    Posted 26 sept 2009 at 10:21
  7. Cecile Gladel wrote:

    Ah merci Geneviève… J’ai l’impression que si je l’avais connu, j’aurais fait la différence entre Pierre et Falardeau.

    Posted 26 sept 2009 at 10:21
  8. Patrick Dion wrote:

    T’es magnifique jusqu’au bout des doigts. Merci.

    Posted 26 sept 2009 at 10:27
  9. Chroniques blondes wrote:

    Djo (rires) genre, tellement!

    Cécile… La mort, c’est pas une raison pour se laisser enfermer dans une seule image.

    Pierre B@ … comme quoi on peut très bien ne pas être d’accord publiquement et connaitre autre chose à l’intime.

    Samie@ un écrivain camerounais a écrit un livre qui s’intitule « trop de soleil tue l’amour ».

    Zab@ en tout cas, c’est une autre sorte de vérité.

    Posted 26 sept 2009 at 10:29
  10. Marc Desjardins wrote:

    Merci Geneviève, mille fois merci de m’avoir rappelé le Pierre brillant, ouvert et progressiste avec qui j’ai eu tellement de discussions singulières et évocatrices. Ce Pierre qui avait la délicatesse, sachant mon aversion pour la cigarette, de choisir des endroits non-fumeurs ou de s’abstenir volontairement de le faire jusqu’à une heure avant une rencontre que nous devions avoir.

    Ce Pierre épicurien et jouisseur de la vie, d’une gentillesse profondément humaniste et d’un humour beaucoup plus crasse que cynique était l’ami que toute personne de lettre pouvait rêver d’avoir.

    J’ai encore en tête une anecdote qui me le rappelle «en vrai». J’étais monté au Festival du Cinéma d’Abitibi-Témiscamingue avec Mireille Deyglun et Claude Fournier à qui j’avais demandé que nous écrivions un article à 3 voix sur le territoire d’Abitibi pour le magazine que je dirigeais. En atterrissant au petit aéroport, je vois sur le tarmac le député péquiste d’alors, Gilles Baril, qui était venu nous faire sa petite plogue et, ricanant dans son coin, Pierre, arborant une sorte de couette sur le dessus de la tête, comme un samouraï.

    On se tombe dans les bras, je lui demande ce qu’il fait à l’aéroport et il me répond:«J’suis venu te chercher pour être certain que tu t’emmerdes pas…» Un peu plus tard, après une série d’ateliers et de rencontres, il est temps de dîner. Pierre me regarde en souriant et me demande:«On vas-tu aux danseuses?» Et nous voilà entraînant Mireille dans le club de danseuses le plus réputé de Rouyn pour y manger leur célèbre club sandwich et y boire de la grosse bière. On a ri comme des fous et Mireille s’est rappelée longtemps de ce midi-là…

    Ça c’était le Pierre que j’aimais et que son personnage public doctrinaire et nationaliste m’avait fait oublier depuis trop longtemps.

    Merci encore et encore de nous avoir rappelé à tous qui il était vraiment, en dessous de la peau rugueuse du personnage.

    Il me manque déjà.

    Posted 26 sept 2009 at 10:54
  11. nathalyd wrote:

    À chacun son Pierre. Ou sa Nelly.

    Posted 26 sept 2009 at 11:21
  12. JF William wrote:

    « Nos ennemis sont puissants. Ils ont le pouvoir, l’argent, la force. Nous n’avons que nos rêves, notre volonté, notre détermination. Ils ont la radio, la télévision, les journaux. Nous n’avons que nos bras, nos jambes, nos cerveaux. Ils ont la loi, le nombre, le poids de ce qui a été et de ce qui est. Nous n’avons que l’imagination, le courage, l’espoir. Nous avons la force de ce qui demande à être. La force de ce qui sera. Comme la fleur qui pousse dans une craque d’un mur de béton. Le mur finira par s’écrouler ». – Pierre Falardeau

    Posted 26 sept 2009 at 11:23
  13. Hortensia wrote:

    Merci pour ce texte. Je viendrai le relire pour m’apaiser quand j’aurai trop entendu les grosses conneries qu’on ne manquera pas de dire au sujet de Pierre et de Falardeau.

    Posted 26 sept 2009 at 12:09
  14. Marc Desjardins wrote:

    Et puis, maintenant que j’y pense, pour vraiment connaître Pierre, il fallait le voir en famille, père intense, vigilant et présent et complice au long cours, tout autant militant que créatif, de Manon, elle aussi cinéaste en même temps que collaboratrice et inspiratrice. Ce Pierre-là, Dieu qu’il était beau et vrai!

    Posted 26 sept 2009 at 12:24
  15. Panthère rousse wrote:

    Merci!

    Posted 26 sept 2009 at 12:35
  16. Marie-Julie wrote:

    En plein hiver dans une épicerie du Plateau Mont-Royal, un grand éclat de rire et le pouce en l’air en voyant mon Sénégalais de mari qui portait une tuque arborant le logo de la bière Tremblay. C’est cette image qui me vient d’abord en tête quand je pense à Pierre Falardeau. La seule fois où je l’ai croisé. La fois qui a effacé pas mal de préjugés à son égard…

    Posted 26 sept 2009 at 12:52
  17. Monique H. Messier wrote:

    Ce matin, j’ai pleuré en apprenant sa mort. Pierre F. représentait pour moi la liberté… Je ne le connaissais pas perso, mais il y a plusieurs années, je ne me souviens plus des détails de l’incident, des producteurs le critiquaient parce qu’il avait injurié un cadre important de Téléfilm. Et là je me suis surprise à le défendre avec grande vigueur, en proclamant haut et fort qu’il était un grand humanisme et que je l’admirais. MHM

    Posted 26 sept 2009 at 13:13
  18. nathalyd wrote:

    -T’es journaliste où, il m’avait dit.
    -Je suis pigiste.
    -Faque, tu manges tes bas?
    -Ben…oui!
    -Mais t’es libre.
    -Oui.

    Posted 26 sept 2009 at 13:40
  19. sa blondeur wrote:

    La dernière fois que j’ai croisé Pierre, c’était début août, devant la vitrine de la librairie L’Échange, rue Mt-Royal. Pierre était scotché devant la vitrine, plus maigre qu’un fakir flottant dans son bermuda, ingurgitant à l’aide d’une paille une mixture santé pas très ragoûtante. On a parlé doucement de sa rechute, de son mauvais caractère qu’il avait honte d’imposer à sa blonde. Je lui ai rappelé que Gérald aussi avait été injuste avec sa Pauline, pendant ses traitements à la chimio. Pierre avait les yeux plein d’eau, essayait de sourire tout de même, en blaguant sur ses bobos. Puis on s’est tu, on s’est juste regardé dans les yeux. Je l’ai serré dans mes bras, je l’ai embrassé. D’habitude, il n’aimait pas ça. Mais cette fois ça s’est fait simplement. Quand on s’est quitté, il m’a dit qu’il allait rejoindre sa « Pauline » et qu’il allait s’excuser de lui rendre la vie si misérable.

    Posted 26 sept 2009 at 13:46
  20. Mudd alias Oza wrote:

    Que de tendresse dans ce billet… Merci :-)

    Posted 26 sept 2009 at 15:41
  21. L'aubergiste wrote:

    Merci beaucoup pour ce témoignage empreint d’authenticité. Un bel hommage!

    Posted 26 sept 2009 at 17:14
  22. FRancois Veillette wrote:

    C’est justement la discussion que j’avais avec quelques amis ce midi au bistro.
    Merci de nous faire partager une page de ce Pierre qui se cachait derrière Falardeau.

    Posted 26 sept 2009 at 17:28
  23. Anne wrote:

    Merci Geneviève de dire ici ce que l’on devinait derrière son masque médiatique.

    Posted 26 sept 2009 at 18:46
  24. Prof Malgré Tout wrote:

    J’ai déjà passé une Saint-Jean avec lui sur la terrasse arrière de La Petite marche, juste devant l’École Nationale. Je ne peux même pas parler de lui, il écoutait. Moi le p’tit prof, ma blonde l’infirmière, toute la gang de « no body », il nous écoutait. Il posait des questions et rigolait avec nous. À l’autre bout de la table, il y avait une gang d’acteur sérieux désormais célèbres, mais que je ne connaissais pas à l’époque parce que j’n'avais pas la télé… bof. Du monde comme Luc Picard…

    Mais Falardeau, y était assis avec le peuple. C’était un crisse de belle soirée.

    Cheers Pierre Falardeau

    Posted 26 sept 2009 at 19:01
  25. Matante Shirley wrote:

    Je vais tellement m’ennuyer …
    Je pense aussi à ceux qui l’ont aimé, je pense fort à Julien …
    Merci de le décrire autrement …

    Posted 26 sept 2009 at 20:24
  26. Marie Josée wrote:

    Merci pour ce beau mot sur cet homme innoubliable. C’est vrai qu’il y avait un grand décalage entre le personnage public et l’homme dans la vie. J’ai eu la chance de le connaître quand j’étais étudiante en cinéma. Comme travail d’été, j’étais aide-éducatrice à la garderie que fréquentait sa petite fille. C’était un papa poule aimant et inquiet. Sa petite avait bien du mal à le laisser partir le matin. J’ai donc en tête une image de cet homme avec beaucoup de tendresse. D’ailleurs, la dernière fois que je l’ai croisé à l’épicerie, il y a quelques mois, il avait chatouillé ma petite fille dans sa poussette et elle avait bien rigolé. Depuis que j’enseigne le cinéma au cégep, je me fais un devoir et surtout un plaisir de réhabiliter son oeuvre auprès des étudiants. Je leur fais découvrir la richesse et l’importance de sa filmographie dans notre histoire collective. Et surtout, je leur fais enfin voir Elvis Gratton sans la dimension burlesque. Les étudiants vont par la suite à la bibliothèque pour sortir tous ses films. Ils m’en parlent encore bien longtemps après le cours. Disons qu’aujourd’hui avec sa mort, mon devoir de mémoire envers son travail ne fait s’intensifier. J’espère qu’on fera une place importante à son oeuvre au cours des prochaines années dans divers festivals et lieux culturels. Il mérite mieux que l’image caricaturale trop souvent véhiculée dans les médias, même le jour de sa mort.

    Posted 26 sept 2009 at 22:45
  27. Chroniques blondes wrote:

    Tous…@ merci de vos témoignages à vous, ils sont précieux.

    Posted 27 sept 2009 at 8:05
  28. C'est Raoul wrote:

    Je l’ai croisé a plusieurs reprises il y a 3 ou 4 ans…

    Il faisait du jogging… WTF?!?

    Posted 28 sept 2009 at 7:24
  29. REGOR wrote:

    Ostie, pourquoi si tout le monde l’aimait tant , j’ai jamais entendu ce genre de propos flatteur.
    le bougre doit se retourner dans sa tombe.

    Posted 28 sept 2009 at 20:38
  30. Chroniques blondes wrote:

    Regor… flatteur? Je sais pas… Mais nuancer n’a jamais fait de tort à personne, les morts comme les vivants.

    Posted 29 sept 2009 at 8:06

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