Romain Gary aimait rappeler qu’en russe, « Gary » ça veut dire « brûle ».
À l’ impératif.
Mon amie Marie-Christine – je sais qu’elle me lit, coucou ma grande brune – a été directrice de tournée sur « Quidam ». Quand elle me parlait des russes, elle disait; « Ah, les russes… » Tout était dans ces trois petits points de suspension. Elle les aimait comme une mère aime le plus turbulent de ses enfants, avec une affection qui n’arrive pas à cacher sa préférence…
Qui, sur « Kooza », avait le numéro le plus scandaleusement kamikaze? Où le danger atteignait si fort au sublime que c’en était indécent?
Les russes.
Qui, en pleine Afrique noire, va dans les hôtels « africains » où pas un seul blanc n’ose entrer?
Les russes.
C’est pas vrai. Une fois, j’ai vu un cinéaste albanais entrer dans un de ces hôtels au bras d’une petite africaine. Il en est sorti quatre jours plus tard, les yeux vitreux et le cerveau bourré d’histoires pour au moins cent ans. ‘
Qui a exécuté le saut le plus spectaculaire de toute l’histoire du ballet classique, pour se réfugier dans les bras des gendarmes français?
Encore un russe.
On n’y peut rien. Avec eux, c’est toujours à l’Impératif. Ils ont la fureur de vivre étampée dans l’âme. Et aussi dans le foie… L’Ingénieux, qui dans une vie antérieure fut aussi plongeur (pas la vaisselle, les cadavres et les voitures volées sous l’eau) a travaillé avec des russes. Non seulement c’était les plus endurants dans l’eau froide et sale, mais dans la roulotte où ils vivaient, ils s’étaient concocté un petit alambic pas piqué des vers dont personne ne sortait indemne… sauf eux!
Napoléon a mangé sa volée en terre russe.
En dix-huit mois de siège, Stalingrad a perdu 200,000 hommes, mais alors que toutes les lignes de ravitaillement avaient été bombardées par l’armée allemande, les russes ont quand même planté la Weirmarcht. C’est pas mêlant, même la mafia sicilienne a peur des russes.
C’est aussi un peuple d’artistes. Jusqu’aux joueurs de hockey qui sont des artistes. C’est pas moi qui le dit, c’est Réjean Tremblay en parlant de Kovalev. Mais c’est vrai. Dans des locaux vétustes et sans chauffage, en pleine pénurie de tout, le Bolchoï a produit les meilleurs danseurs du monde.
Qui a connu Madame Chiriaeff aux Grands Ballets à Montréal, sait à quel point elle n’était pas douce. Celle qui disait avoir appris à « voir la petite fleur qui pousse dans les décombres » avait l’enseignement rude. Pas de moumounes pour Miss Ludmilla. Avoir mal était une obligation, une fierté.
Pas étonnant que le seul vrai numéro dangereux de « Ovo » soit celui des trapézistes russes. À la générale de samedi dernier, tout de noir et d’or vêtus, ils sont monté à trente pieds du sol. Il y avait un petit chinois avec eux, tout léger, délicat comme un colibri.
Le trapèze, c’est l’ergonomie du corps à son paroxysme mais c’est aussi de la physique pure. Distance, poids, vélocité, résistance, angles de voltige. Tout est calculé.
Il fallait les voir « swingner » le trapèze si haut qu’ils en avaient complètement la tête à l’envers, à angle droit. Il fallait les voir virevolter, tournoyer, retomber debout sur quatre mains enlacées sur la minuscule plate forme centrale.
Quand ils ont retiré la plate-forme centrale, il y a eu un moment de flottement. Entre les deux trapèzes aux extrémités, il y avait trente, quarante pieds? Ils ne pensaient quand même pas voler de l’un à l’autre?…
Oui.
Le petit chinois a pris son élan, sa vitesse, il a quitté le trapèze, en vol plané, suspendu… Il a raté une première fois la poigne de son attrapeur. Ça tient à rien. Quelques millimètres qui manquent. Une fraction de seconde trop tard. Les mains qui glissent au lieu de s’agripper. Il est tombé une fois dans le filet. Il est remonté tout de suite dans sa petite échelle de corde. Jusqu’en haut.
Il a raté une deuxième fois. 2,000 personnes ont attendu qu’il se relève. 2,000 personnes l’ont vu ne pas se relever, recroquevillé dans le filet comme un chat qui vient de se faire frapper par une voiture.
Un des trapéziste a tout de suite été près de lui. Il lui tenait la main, lui parlait. Tous les autres sont descendus, faisant extrêmement attention de ne pas faire bouger le filet. Les musiciens ont cessé de jouer. 2,000 personnes retenaient leur souffle.
Il est parti en ambulance. La générale s’est arrêtée là. The show must not go on…
À ce jour, on sait qu’il a été opéré mercredi. Qui sait…
Hier soir, c’était la première.
Les russes, privés de leur colibri, sont remonté tout en haut. Pour ceux qui les voyaient pour la première fois, ils ont défié l’espace et la gravité, éblouissants.
Pour ceux qui avaient encore en mémoire la prestation époustouflante de la générale, ils ont fait un numéro presque sage. À l’imparfait du subjonctif.
Même les russes ont le droit de ne pas vouloir brûler trop vite.












Comments 15
C’est bien cela le plus difficile, apprendre à «ne pas vouloir brûler trop vite». C’est bien cela le plus délicieux, vous lire à-propos d’un colibri volant dans un long billet russe, le vendredi après-midi.
Posted 24 avr 2009 at 16:36 ¶Mercredi, a la representation des employés, les gens ont retenu leur souffle. Le numero, meme sans la croisée est a faire frissonner, le filet juste au dessus de nous nous rends conscients du danger mais jamais assez. La dame assise a cote de moi laissa un commentaire a l’effet qu’ils ne prenaient pas de risque en installant un filet.
- vous travaillez au cirque?
- non, mon fils travaille sur la production *******
C’est a ce moment la que j’ai compris qu’en dehors des « circassiens », peu de gens realiseraient le courage des artistes.
Posted 24 avr 2009 at 17:39 ¶Tant de choses à dire sur vos derniers billets… Les russes… L’amour… le courage… la vingtaine vs la quarantaine… Ah la la. J’ai comme un trop plein d’émotions de vos mots. Comment faites-vous? Vous êtes unique.
Je vais me faire brève. Mon homme, un russophile fini qui a vécu le Moscou à l’ère URSS, m’a séduite en me parlant russe dans le creux de l’oreille.
Posted 24 avr 2009 at 18:46 ¶Ah oui! J’oubliais la fois où j’ai tant pleuré au théâtre qu’un employé est venu me demander s’il devait appeler quelqu’un: Les Trois Soeurs de Tchekhov, dans une mise en scène de Eimuntas Nekrosius, en lituanien! La force du texte traversait la barrière de la langue. Puissant.
Posted 24 avr 2009 at 18:54 ¶J’ai en tête une chanson de Neil Young en lisant ton texte…
« You pay for this,
but they give you that
And once you’re gone,
you can’t come back
It’s better to burn out than to fade away »
Hey Hey my my…
Posted 24 avr 2009 at 19:29 ¶Nathaly@ russe au creux de l’oreille?… Ah il est fort!
Oui, les Trois Soeurs … « à Moscou, à Moscou » et puis, elles n’y vont jamais… C’est duuuuur.
Betty, Dost est un maitre… La vengeance d’une femme, c’est comme s’il avait été une femme lui même.
Sarbour… Ahhhhhhhh, merci! Merci!
Posted 24 avr 2009 at 20:22 ¶Duuuuur, mais bôôôôôôôô!!!
Posted 24 avr 2009 at 20:35 ¶Bôoooooo, mets en!
Posted 24 avr 2009 at 20:38 ¶Superbe billet.
Posted 25 avr 2009 at 9:46 ¶Je peux te dire que c’est les plus beaux à habiller, comme si on leur rajoutais une couche de fierté en lycra, une combinaison de plus qui illumine leurs flammes déja dans le tapis !
Posted 25 avr 2009 at 16:31 ¶Quel beau billet …
Voilà, c’est avec ce genre de billet commencé en rire tonitruant et fini en soupir supendu et frisson, qu’on devient Russe Honoraire.
Posted 25 avr 2009 at 17:04 ¶Karacho!
Y sont même capables de caler 8 bouteilles de vodka et de s’en sortir vivant!!!
http://www.cyberpresse.ca/actualites/insolite/200904/28/01-850903-un-russesurvit-a-une-double-dose-mortelle-de-vodka.php
Posted 28 avr 2009 at 12:46 ¶Gap@ ayoye… impressionnant! Bottoms up!
Posted 28 avr 2009 at 14:26 ¶Ma belle amie blonde,
en premier, la surprise de me voir citée dans ton billet. Et oui, ces russes que j’aime tant…
Puis tranquillement… doucement… de plus en plus intensément… le vent se lève à-travers tes mots, et toute l’âme russe y passe…
Le colibri, si petit, si léger, qui apparaît, on le voit clairement, c’est sûr, tu sais si bien dire, si justement décrire.
Le vertige de la chute, le temps suspendu quand tous prennent conscience, en même temps, que le petit oiseau ne bouge plus.
J’ai eu la chair de poule ne te lisant. Je connais, je l’ai véçu . Sous mes yeux. Une de mes artistes, en chute libre.
On n’oublie jamais.
Le plus fabuleux de tout ça, tu sais c’est quoi ?
Si le petit colibri s’en remet, aussitôt ses ailes recollées, son plus grand bonheur sera de remonter tout en-haut. Il affrontera ses peurs, seul avec lui-même, et les spectateurs qui le verront voler pour la première fois ne saurons jamais ce qu’il aura traversé pour renaître de ses cendres.
Je souhaite de tout mon coeur, qu’il y est du russe sous les plumes de ce petit colibri…
Ma belle amie, pour avoir la capacité de ressentir, de comprendre, et de traduire en mots qui deviennent images et sensations si fortes, il faut que tu es baignée dans une potion magique bien particulière !
M’aurais-tu caché que tu avais une arrière grand-mère qui te donnais ton bain dans la VODKA par hasard?
Ta grande brune qui t’aime toujours autant !
Posted 04 mai 2009 at 20:34 ¶NASDROVIE !!!!!! XXXXXX
Ma Grand Brune… Merci!
Posted 05 mai 2009 at 11:07 ¶Trackbacks & Pingbacks 1
[...] un papier. Elle m’a émue aux larmes avec un billet sur le Cirque du Soleil, la fois où le trapéziste est tombé. Ouf ! Et puis elle a le don de dire les choses, ses coups de gueule, ses opinions, ses [...]