À vingt ans je croyais que l’Amour n’était pas de l’Amour si ce n’était pas une tragédie. Tous les hommes s’appelaient Vronski et le concept « pleurer toutes les larmes de son corps » était encore à peu près esthétiquement présentable. Il fallait se garrocher, invoquer la passion brûlante et mourir, forcément mourir. C’est très pratique pour ignorer le dossier de la peur de l’engagement, mourir d’amour… On meurt et personne ne fait la vaisselle. Veuillez noter que cette peur appartient autant aux femmes qu’aux hommes, sauf que les femmes ne l’assument pas, c’est plus facile de blâmer les mecs.
À trente ans, j’étais devenue Anna Karénine vivant un perpétuel « jour de la marmotte » mais sans Bill Murray. Je connaissais la « track » de chemin de fer par coeur. J’en profite pour vous dire que les roues des wagons de Via Rail sont beaucoup moins exotiques que celles de l’Orient Express et que, au même titre que les mises en scène de Denis Marleau et les films de Night Shayamalan, je n’aurai qu’un seul mot pour qualifier les joies des roues du train vous passant sur le corps: « overhyped ».
À quarante ans, pleurer toutes les larmes de son corps n’est plus une option possible, ça chiffonne et ça vous transforme en sosie de Kermit la Grenouille. La quarantaine glorieuse est à portée de la main, suffit d’arrêter de brailler. Donc, pressée par la vanité, une lumière s’est enfin allumée (il était temps, je sais, je sais) et ce n’était pas le-dit train au fond du tunnel: Anna Karenine et Alexis Vronski étaient des personnages! Et si je voulais une histoire d’amour qui ne mène pas directement à la gare, j’allais devoir apprendre à être Léon Tolstoï.
Ce qui, mes amis, n’est pas de la tarte. Déjà se taper la lecture d’une brique de 1,975 pages avec toutes les déclinaisons des patronymes russes, et on se sent une petite lassitude et une envie irrépressible de regarder Loft Story.
Comme dirait le Club Med (que n’avait pourtant pas fréquenté Léon, qui cultivait plus le « trempé de la chair dans l’encrier » que le « haut les mains » festif): « Imaginez l’écrire »!
Non, mes amis, une histoire qui dure, c’est pas gagné d’avance. C’est une page blanche à la fois, c’est tous les jours à recommencer et comme au Magasin du Futur, la garantie prolongée est inutile.
Reste que prendre le train, pour n’importe où, y compris pour Saskatoon, c’est franchement plus gai que de passer dessous…











Comments 23
Moi, quand je vais être grand, je veux écrire comme toi.
Posted 23 avr 2009 at 11:52 ¶Danielski, t’es déjà grand…
Posted 23 avr 2009 at 12:00 ¶Chapeau!
Posted 23 avr 2009 at 13:44 ¶Je peux me tromper, mais je crois déceler une certaine forme de détresse amoureuse dans ces quelques lignes. C’est un cliché, mais juste garder en tête que « les attentes créent les déceptions », c’est déjà un bon pas en avant dans la réussite d’une vie de couple. J’en ai plein d’autres petites phrases « kétaines » sur la vie de couple. Voilà déjà 25 ans que la vie de couple est un sujet qui me passionne. Je suis devenu vraiment bon avec les années. Je suis un théoricien expert. Pour ce qui est de la pratique … bof, il y a encore place à une nette amélioration. Et puis, il faut bien l’admettre, c’est si facile de conseiller les autres sur leur vie amoureuse.
Posted 23 avr 2009 at 13:48 ¶Gate… On pourrait mettre « détresses » au pluriel… pour à peu près tout le monde, je pense… Théoricien expert hein? Ça aussi, on l’est pas mal tous… Surtout quand on s’est pété la gueule d’aplomb dans la pratique!
Posted 23 avr 2009 at 14:01 ¶Je me suis pété la gueule une seule vraie fois. C’était en 1984. Une relation qui avait bien débuté s’est vraiment mal terminée. Suite à cela, je me suis dit que plus jamais ça n’arriverait. Que je me devais d’acquérir les notions indispensables pour éviter que ça se reproduise. Je ne savais pas encore que ce serait une quête infinie.
C’est vraiment bien la connaissance, mais ce qui est difficile c’est d’éviter de saupoudrer ses écrits (j’aimerais bien devenir scénariste un jour) d’un ton moralisateur. On se sent un peu porteur de vérité et on voudrait convertir la planète entière. Au moins, maintenant je sais que ça ne fait pas de bonnes histoires. Ma grande question est maintenant la suivante. Pour bien écrire, ne vaut-il pas mieux ne pas trop en savoir afin de poser des questions sans avoir les réponses ? Qu’en penses-tu ?
Posted 23 avr 2009 at 14:17 ¶Gate… Heu… j’ai pas assez bu de vodka pour te répondre de façon intelligente. Je sais pas c’est quoi « bien écrire »?… Je sais pas quand ça devient « en savoir trop »?!?…
Heu… garçon, deux vodkas!
Posted 23 avr 2009 at 14:23 ¶Je suppose que c’est préférable d’en savoir le plus possible sur la vie et rouler avec la pédale sur le frein afin d’éviter la tentation de vouloir étaler sa connaissance dans ses écrits. Le but, c’est d’écrire de bonnes histoires, non. Pas de démontrer que l’on connaît plein de choses.
Je ne connais pas de scénaristes, ni d’auteurs. Est-ce que les meilleurs d’entre eux sont de bons observateurs de la vie ? Et si oui, intégrent-ils bien ces connaissances afin d’améliorer leur propre existence ?
Posted 23 avr 2009 at 14:37 ¶Gate… encore, heu… chacun répond comme il veut. Les « meilleurs »? C’est à vous de décider qui sont « vos » meilleurs… et aux autres de décider qui sont « leurs » meilleurs…
Et si on connait plein de choses, je vois pas pourquoi il faudrait le cacher. Au contraire, c’est comme la vodka, faut partager!
Posted 23 avr 2009 at 14:43 ¶Marine Tsvetaeva peut aller se rhabiller (de velours). Ah! un train pour Saskatoon…votre pouvoir d’évocation me chavire.
Posted 23 avr 2009 at 14:52 ¶Et le ton moralisateur, c’est à éviter, non ?
Changement de propos. Y-a-t’il des scénaristes/auteurs qui acceptent de soumettre leurs écrits à d’autres (lire « inconnus ») afin que ceux-ci leurs donnent leur avis. Gratuitement, il va sans dire. Préfèrent-ils le faire lire à leur entourage immédiat qui a zéro connaissance sur l’écriture ? Ou laisse-t’il ça à leur éditeur ou producteur ?
Posted 23 avr 2009 at 14:54 ¶Amarre@ (rires) ouain, Saskatoon… c’est sûr que ça n’a pas le pouvoir mystique de Oulan Bator ou Venise. Désolée de cette destination plus agricole que romantique!
Posted 23 avr 2009 at 14:56 ¶Venise? C’est ce que je disais, votre pouvoir d’évocation me chavire …
Posted 23 avr 2009 at 14:58 ¶Gate@ le ton moralisateur? Heu… crime, vous me posez des questions pour lesquelles j’ai pas de réponse… Je sais pas! Chacun écrit bien ce qu’il veut! Si les autres sont pas contents, ils vont voir ailleurs, et puis c’est tout.
Pour ce qui est des auteurs/scénaristes, oui, bien sûr, ils le font presque tous. À des gens qui s’y connaissent. À des gens qui s’y connaissent pas. Là encore, y’a pas de règle. Ça dépend des circonstances.
Posted 23 avr 2009 at 15:03 ¶Merci. Il me reste qu’à me trouver un scénariste/auteur qui voudra mon avis gratis. S’ils savaient ce qu’ils manquent à ne pas me les confier, ça se bousculeraient aux portes !
Posted 23 avr 2009 at 15:11 ¶Moi, je crois que dans le couple, c’est surtout les trente premières années qui sont délicates…
Posted 23 avr 2009 at 15:55 ¶Après, ça roule.
Nasdrovie!
Anita, quelle joie! Chaque fois que vous-tu venez-viens ici, mon p’tit coeur bondit! Nasdrovie, nasdrovie, je te crois sur parole! 30 ans, hein? Boy…
Posted 23 avr 2009 at 15:57 ¶Nan, 20 seulement! Je suis encore dans le chaud, mais j’ai bon espoir!
Posted 23 avr 2009 at 17:17 ¶(pis je viens toujours, même si des fois je dis rien. Vous êtes mon far-far ouest!)
c’est drôle, je me disais récemment que ce que j’ai peut-être le plus appris entre 20 et 40 ans c’est… arrêter de brailler.
Posted 23 avr 2009 at 17:44 ¶Je ne pleure presque plus – en tous cas mes larmes sont de moins en moins des larmes d’impuissance. À 20 ans, on a (peut-être?) pas assez de pouvoir sur sa vie? On pleure de rage, plus souvent qu’autrement.
Samie@ … ça… et arrêter de brailler toute seule! Si y’a pas d’épaules qui sent le Ivory pour te moucher dedans, ça enlève tout le fun…
Posted 23 avr 2009 at 18:18 ¶Très bôoooo(varisme) l’évocation du roman russe… On en aurait presque envie d’en lire !
Finalement difficile de dire si c’est une bonne chose que de passer du « Il est parti, je ne vais pas m’en remettre » à « Rien n’est finalement très grave ». On a moins mal mais on perd un peu de magie.
Par contre je m’y ferai jamais au prénom changeant dans le théâtre de Tchekhov…
Le Lutin
Posted 24 avr 2009 at 4:40 ¶P.S : Qui rigole en voyant l’heure de ses posts. C’est que pour moi il est presque l’heure de déjeuner !
Lutin@ alors, il est bon le grand crème?
Posted 24 avr 2009 at 8:51 ¶j’adore Tolstoi, mais je lui préfère Dostoievski que je trouve plus sensible aux intrigues amoureuses
Posted 24 avr 2009 at 19:26 ¶