Me souviens plus de la première fois où on s’est rencontrés. Je crois que c’était au Café Cherrier et que j’étais avec un autre réalisateur qu’il ne tenait pas en haute estime. Ils se sont salués froidement. Je l’ai regardé de loin, comme on se tient à distance d’un animal dont on ne sait rien.
On s’est revus à Rouyn, au Festival. J’y présentais un court métrage. Après la projection, il avait traversé la salle pour venir me voir et il avait trouvé tous les mots justes pour me parler du film. Il y avait vu l’essentiel et ses compliments étaient du même ordre: brefs, sans fioritures.
J’étais jeune, je ne l’ai pas cru.
Et puis, je l’ai revu dans les bureaux de Max Films. Il préparait « La Comtesse de Bâton Rouge ». Ce jour là, il était avec son fils de six ans, la copie conforme de son père, version lutin. Forcier se préparait à tourner, il était heureux. On s’était serré la main, il se souvenait très bien de Rouyn, il s’était informé: « Quand est-ce que tu fais un film »?
Qui ça, moi?! Ben non, voyons.
Au premier lancement du projet Éléphant, avant même que les films de nos archives soient numérisés pour la postérité, Forcier s’était levé et avait demandé si des redevances seraient payées aux cinéastes de ces films? Je me souviens, il avait parlé « du cinéma fait avec le sang des créateurs ».
C’était en juin, il faisait beau. Je l’avais trouvé dramatique, exagéré. Comme Pol Pelletier quand elle dit qu’une femme ne vient vraiment au monde que le jour où sa mère meurt.
Je ne sais pas pourquoi on trouve toujours que la vérité exagère?
Forcier avait évidemment raison. Le sang des créateurs… C’est exactement ça.
L’an dernier, nous avons travaillé ensemble pendant deux mois. C’était une mauvaise période. C’était janvier, il faisait froid. Partout.
On avait intitulé notre film « Tabula Rasa ».
On a mangé de la soupe. J’ai quitté « Forcier » pour aller vers « Marc-André » et puis « André » tout court.
Des fois, il venait me chercher et on traversait le pont pour aller travailler dans son sous-sol à Longueuil… Ou alors on travaillait dans mon salon et il feuilletait les vieux catalogues Vespa de l’Ingénieux. Il voulait qu’on mette un Ingénieux en Vespa dans le film. On s’est conté nos vies. Il disait « je suis la belle, tu es la bête ».
Ça ne se voit pas à l’oeil nu. Mais il n’a pas tort…
Je savais que le projet n’irait nulle part. Je m’en foutais complètement. Je voulais juste arrêter d’avoir peur de la bête. Apprivoiser – un peu – cette vérité qui exagère.
Ce que lui a tiré de notre rencontre? Je ne sais pas. Je pense qu’il savait lui aussi que ça n’irait nulle part. Peut-être qu’il s’en foutait aussi.
Tout n’a pas toujours besoin d’une justification.
Et puis, il est parti tourner « Némésis » – qui est devenu « Je me souviens ».
Le film semble magnifique. Juste la bande annonce, ça se voit. C’est du cinéma. Du vrai qui bouge, qui transpire, qui évoque.
Fluide…
Comme le sang du créateur.












Comments 11
Madame Blonde, j’ai regardé avec attention la bande annonce, en me disant que malheureusement, c’est peut-être tout ce que j’en verrai.
Posted 06 mar 2009 at 16:32 ¶J’ai juste une question :à un moment donné, un personnage propose un scotch à un autre. C’est normal si je comprend rien, j’entrave que pouic et j’ai chipé nave à la réponse de l’autre?
(j’irai pas jusque à dire que ça m’a mis la plotte à terre, m’enfin…)
Anita, j’en reviens pas de votre capacité de rétention du « vocable natif de l’Amérique nouvelle »… Mais bonne nouvelle, c’est normal que vous entraviez que dalle, c’est du gaélique!
Posted 06 mar 2009 at 16:56 ¶Belle rencontre que la vôtre!
Posted 06 mar 2009 at 17:08 ¶Je connais la bête depuis 35 ans. Je sais qu’il ne fait de compliment que si c’est ce qu’il pense. Et le comparer à Pol Pelletier, c’est leur rendre hommage à tous deux.
Je sais aussi que lorsqu’il hait, c’est de bon coeur et pour toujours. Que c’est l’ours le plus mal léché au nord du 45e, et que les abitibiens ont souffert… Ça n’empêchera pas son film d’être du Forcier pur jus, donc vrai, donc forcément passionnant.
Would you beleive qu’il l’a fait avec un million point 2? Et son sang de créateur. Inestimable.
Indispensable Forcier.
Tu viens soudainement de mettre un peu d’eau dans ma coupe rouge d’antipathie pour ce personnage. Je sais que ça ne devrait pas m’empêcher de voir ses films mais bon…
Posted 06 mar 2009 at 17:12 ¶Eric@ je sais… c’est pas grave.
Sa blondeur@ ouaip, 1.2 m…
Pol, Forcier, Lauzon, Gravel, des grosses natures, des affections parfois difficiles mais comment dire? Ça ouvre le chemin…
Posted 06 mar 2009 at 17:18 ¶Je ne suis pas objectif… pour moi, au Québec, avec Gilles Carle, c’est le plus grand. Un cinéaste sans compromission, un inventeur de langage, un risque tout, un fou dans toute la beauté du monde… Je les ai tous vus dix fois, pour apprendre, le cinéma, la vie, la passion… Je l’ai brièvement croisé, avec les frères Gagné, d’autres fous, avec qui je travaillais. En cet ours ébouriffé, j’ai reconnu mon frère. Quelle chance tu as eu de travailler avec…
Posted 06 mar 2009 at 18:58 ¶chère CB… merci pour ce bel hommage à forcier… quand je pense à ses films, je revois des images… fortes…. un lapointe au saxophone, une marleau que suivent 40 hommes et… l’inexplicable… on y croit… on est là… même en voyant la face du frère pilon… je vois Castel en déesse… bref, moi je ne connais pas personnellement forcier… mais j’aime… ses images, ses personnages, ses envolées oniriques… vraiment merci pour cette tranche de vie… qui me prépare mentalement à aller, que dis-je, à courir me souvenir ! et en passant – au cas ou il lirait les commentaires – merci à lui aussi de nous offrir ces commentaires à lui !
Posted 06 mar 2009 at 23:50 ¶peace & love
Le film est effectivement hautement plaisant à suivre. Je l’ai vu vendredi, ce jour de première en aprem. Ça fait du bien de suivre sa poésie des gens sans être distrait par des personnages trop flyés (femme à barbe, homme-sandwich et autres bizarroides). Des images N et B absolument magnifiques sans être trop léchées. B-R-A-V-O mister Fortier et je vous souhaite … des sous pour vos efforts !
Posted 10 mar 2009 at 12:09 ¶Hey, Croco, vous êtes le premier dont j’entends l’opinion à ce sujet. J’ai hâte!
Posted 10 mar 2009 at 14:57 ¶Je me souviens est pour moi l’un des meilleurs Forcier. En tout cas le meilleur depuis bien longtemps. Poésie, lyrisme et humour ne manquent pas et viennent contrer l’aspect sombre de l’histoire et des images, effectivement fort belles. Ce Forcier 2009 est bel et bien un grand cru!
Posted 11 mar 2009 at 5:43 ¶Charles Henri! Rien ne sonne plus doux à mes oreilles que votre commentaire! Yes!
Posted 11 mar 2009 at 11:10 ¶