1975, Harvard.
L’institution remet un doctorat honorifique à Mohammed Ali.
Lui, qui n’a obtenu son diplôme d’études secondaires que parce qu’il a été médaillé d’or aux Olympiques de 1960 à Rome, fait face à de futurs médecins, scientifiques, dirigeants d’entreprises. La crème. L’élite.
Le dyslexique fait un discours brillant, sans notes. Ali est émouvant, intelligent, incroyablement intuitif. Il perçoit chaque vibration, chaque émotion. Ce qui a fait sa force dans son combat contre Foreman, au Zaïre.
Une voix s’élève; “give us a poem! Give us a poem”!
Ali prend quelques secondes. Relève la tête et leur offre un sourire éblouissant en même temps que le plus court poème de la langue anglaise; “Me, we”.
Moi, c’est vous.
En deux mots, Ali avait traversé toutes les frontières. Celle de la classe sociale, de la couleur, des races. Celle entre le monde de l’intellect et celui du corps. Celle des préjugés, des à priori, des idées toutes faites.
Une flèche entre lui et eux, qui les liait désormais pour toujours.
“Me, we”.
Go figure, c’est à Ali que je pense chaque fois qu’il est question de culture, des artistes et du public.
Ces jours-ci, je lis des choses qui me désolent. J’en entend qui me désolent encore plus. Chercher des coupables ne m’intéresse pas vraiment.
La rupture entre le public et les artistes me préoccupe beaucoup plus que les coupures.
L’argent, le manque d’argent, on s’en remet. La rupture du dialogue, c’est plus long. Ça fait mal. Ça nous laisse tous un peu plus pauvres, un peu plus seuls.
Me, we.
Comments 16
Sache qu’il y a encore des gens du public qui soutiennent les artistes, qui savent qu’ils ne roulent pas tous sur l’or et qui comprennent l’importance qu’a notre expression artistique pour la sauvegarde de notre identité. J’ai écrit un truc la-dessus sur mon blogue, surtout en réaction au magnifique plaidoyer qu’a fait Anne Dorval.
Posted 22 sept 2008 at 18:55 ¶Peut-être que je suis plus sensible a la cause car comme le chantait Dubois: ”J’aurais voulu être un artiste…”à
Peut-être que je suis plus sensible a la cause parce que mon copain tente par tous les moyens de se faire connaitre avec son groupe de musique.
En tout cas, toute cette histoire me révolte!
Onirique@ je m’en vais vous lire dret-là! Merci!
Posted 22 sept 2008 at 19:05 ¶Tu parles de “la rupture entre le public et les artistes”: oui, c’est ça le bobo, et tout ça vient de très loin, du temps des belles-lettres, où le savoir était inaccessible ; alors, l’art, la culture, étaient l’instrument des riches.
Posted 22 sept 2008 at 20:48 ¶La coupure vient de là: les uns regardaient les autres de haut.
Aujourd’hui, il importe de combler ce fossé: l’art devrait être enseigné au primaire, pour que plus jamais un ouvrier - ou une dentiste, un boucher, que sais-je - ne se sente incapable d’approcher l’art, d’entrer dans un musée, d’acheter un livre dont il ne connaît pas l’auteure, un disque dont elle ne connaît pas le chanteur…
Les sculpteurs vont bien voir les dentistes, les musiciennes ont un mécanicien… on devrait tous et toutes pouvoir échanger sur ce qu’on fait…
Bon - désolée pour le prêchi-prêcha…
Je suis profondément désolée aussi. C’est à n’y rien comprendre. Y’a quelquechose de cassé chez l’humain et je ne sais pas quoi. Plus capable d’empathie. Tout le monde regarde son nombril et a l’air de penser que tout tourne autour de lui. L’espoir est difficile à faire survivre, enfin pour moi. J’espère que je vais me remettre à y croire. Sinon où va t’on? Je ne crois pas que Harper aime l’être humain. Ça m’est apparu comme une certitude ce soir même. On ne peut pas aimer les êtres humains et faire des lois comme il fait ou souhaite. C’est impossible.
Posted 22 sept 2008 at 22:38 ¶Le monde en veut aux «artisses» qu’il ne voit pas; ceux qui quêtent des subventions pour Dieu sait quoi et qui ne produisent pas…
Posted 23 sept 2008 at 7:40 ¶Un bon artisse, ça fait des shows, ça lance des CD, ça se marie, se divorce, accouche de mignons poupons, etc…
Ceux qui dansent, qui peignent, qui écrivent, qui expérimentent, le monde s’en fout de ceux-là…
Le mot CULTURE n’est pas très bien compris, me semble…
Hier soir, j’écoutais “la joute”, à Télé-Québec, ou s’affrontaient Loic Tassé, Phillipe Desrosiers et Jean-François Plante (pour mémoire, monsieur Plante était un candidat adéquiste qui a dû se désister suite à ses commentaires sur radio Xtrême). Rien à voir, ou si peu avec la culture, mais dans le sous-texte, tout y était. Et à mon grand étonnement - et désarroi, je l’avoues, au vote populaire, c’est monsieur Plante qui l’a emporté haut-la-main. C’est donc que le discours de droite, d’extrême droite même, s’est infiltré beaucoup plus profondément qu’on croit….Au-delà de la rupture entre les artistes et le public, c’est à une fracture sociale majeure que l’on assiste. Et c’est d’une tristesse! Comment on fait pour continuer à élever sa merveille dans une société qui songe sérieusement à mettre des enfants de 14 ans en prison “Pour la vie”…
Posted 23 sept 2008 at 8:27 ¶Non, je ne parle pas de politique. Ou si peu. Mais je n’en pense pas moins.
Vous visez juste une fois de plus, blondissime chroniqueuse, avec ce “me, we” parce qu’effectivement, la cuture, c’est nous ! C’est nous individuellement et collectivement. C’est la représentation concrète de ce que nous sommes, ce que nous visons, ce que nous laissons derrière. La culture est le reflet de la société à tous les points de vue. Refuser de s’associer aux “faiseurs” de culture, i.e. aux artistes, c’est refuser son identité, refuser cette fragilité et cette volatilité, puisque les arts sont en constant renouvellement, évoluent parfois beaucoup plus vite que la société qui l’entoure. Nous préférons sans doute nous représenter notre société avec des modèles plus solides, plus concrets, on veut se voir associés à des trucs qui fessent fort, qui en jettent (même s’ils reçoivent ou ont reçu de généreuses subventions) : Bombardier, CGI, Cascades, etc. Pas à un truc éphémère, fragile, toujours à la merci des subventions. Ça nous remet peut-être trop en face notre propre fragilité, notre propre statut dépendant du bon vouloir d’Ottawa ? Entéka.
Posted 23 sept 2008 at 8:56 ¶Oui, on passe par tous les états lorsqu’on lit et entend les politiciens conservateurs ; mais plus encore les réaction épidermiques des électeurs qui les éliront. J’imagine que tout cela est normal ; il est normal que, comme artiste, on crie haut et fort notre désarroi et il est normal que les citoyens qui n’en ont rien à faire le disent également. Je trouve dommage cependant de constater que tous les efforts que nous faisons pour rejoindre le plus de gens possible ne mènent à rien et je me demande, moi aussi, si le problème ne vient pas en partie de notre système d’éducation ; n’oublions pas que, tout récemment encore, les syndicats d’enseignants n’ont pas eu de scrupule à bannir les sorties culturelles des élèves pour alimenter leurs moyens de pression. Serait-ce l’un des symptômes de ce mal ?
Posted 23 sept 2008 at 11:18 ¶Je reviens sur le court poème.
Me We
Pensez-y, c’est extraordinaire d’avoir pondu ça en direct sur demande d’un scribe. Faut un sapré talent qui n’a rien à voir avec la boxe.
Posted 23 sept 2008 at 11:28 ¶En travaillant dans un domaine culturel qui n’est pas celui des artistes (ou un peu, mais par la bande), nous sommes également affectés par les coupes de Harper. La population ne nous soutient pas plus, le défi est grand. J’aime les défis. J’aime la communication. Le temps est venu de se retrousser les manches. Je trouve qu’Anne Dorval a fait une très bonne explication à TLMEP. Son discours était franc, direct, et je suis sûre qu’il a atteint plusieurs détrousseurs de la culture. En tout cas, elle a certainement réussi à renvoyer la balle à ceux qui disent que les artistes sont des quêteux en robe griffée.
Posted 23 sept 2008 at 11:46 ¶Le me, we, c’est prenant, ça touche. Un coup de poing de plus au visage des nombrilistes.
samie@ il est joli votre plaidoyer! Ne vous excusez surtout pas!
Lulustucru@ peut-être qu’il a une vocation contrariée? Je ne sais pas…
Marie-Lo@ oui, c’est ça… une fracture sociale majeure. Les temps sont inquiétants pour plusieurs, des fois je pense qu’on pense que cette droite-là est plus “sécurisante”. Mais pas plus “sécuritaire”…
Bozette@ votre maturité me renverse chaque fois. Si jeune et pourtant si juste dans vos analyses! Notre fragilité, c’est exactement ça.
Hugues@ bonjour et bienvenue ici, le “Cyrano de Québec”! C’est drôle que vous disiez ça, cette semaine je regardais les Plouffe qui viennent de sortir en DVD - et je me disais qu’on en était encore là, à Ovide qui ne trouve sa place nulle part…
Croco@ oui, hein? Il est très fort Ali. Et pas juste du poing.
Zaz@ le temps est venu de se retrousser les manches! Oui!
Posted 23 sept 2008 at 12:47 ¶Vous avez raison, c’est le soutien de la population aux coupures qui fait le plus mal. J’ajouterais d’ailleurs que les coupures sont moins le mal que le symptôme du mal. On a beaucoup parlé du fait qu’il s’agit d’un geste idéologique sans assise concrète. On n’a pas assez souligné que c’est aussi une mesure électoraliste qui fera gagner des voix aux conservateurs.
@Samie Coton: je ne suis pas d’accord avec votre analyse. La rupture entre les artistes et la population ne vient pas de l’époque des belles-lettres. Les artistes d’aujourd’hui sont les héritiers embourgeoisés de Mai68. Ils se veulent les représentants du peuple, mais s’en sont déconnecté. Mais il y a quelques décennies, des hommes comme Yvon Deschamps et Marc Favreau, Clémence Desrochers et Michèle Lalonde, étaient bel et bien la voix du peuple, ils étaient l’écho de leurs préoccupations. Les artistes engagés d’aujourd’hui, comme les Zapartistes, les artistes se font plutôt l’écho des préoccupations élites universitaires et urbaines. Voilà où se situe la rupture.
Enseigner les arts dès le primaire n’y changera rien. La population est sensible aux arts dès lors qu’elle s’y reconnaît, aucune éducation n’est nécessaire si la démarche artistique est appropriée. En fait, cette idée qu’il faut “éduquer la population” est justement le reflet de l’idéologie élitiste et paternaliste que rejettent la population à travers son appui aux coupures. Je vous invite à y méditer.
Cela dit, les ruptures et rapprochements entre la culture des élites et culture populaire pourrait faire l’objet d’un intéressant billet dans le volet historique de mon blog. Ça me donnerait le prétexte d’approfondir mon Muchembled. Je vais méditer la chose.
Posted 23 sept 2008 at 17:40 ¶Merci pour l’inspiration!
(ouaips, désolée de squatter ton blogue CB, mais je suis quand même prise à partie)
Posted 23 sept 2008 at 19:58 ¶@Aigo: en référant aux Belles-lettres, j’ai simplement voulu faire court (plutôt que faire cours: ça, je suis habituée!). Passons, donc.
Toutefois, quand vous dites que les artistes d’aujourd’hui sont les héritiers embourgeoisés de Mai 68, vous mettez le doigt sur la pomme de discorde: beaucoup de gens (je fais référence aux mails hargneux un peu partout, etc.) confondent “artistes” et “vedettes”. Que les vedettes aient un mode de vie bourgeois: fort probablement (mais pas plus coupables en cela que les dentistes, les n’importe qui d’autres); mais les artistes? Si, quelques-uns, sûrement. La majorité? Non. J’en connais trop - pourtant anonymes - qui ont un mode de vie plus que frugal…
Et s’ils sont déconnectés du peuple, comme vous le suggérez, c’est précisément à cause du clivage qui a séparé classe lettrée-intellectuelle et classe paysanne-manuelle (et reproche-t-on à un architecte, à un avocat, un boss de grosse compagnie, d’être déconnecté du peuple? Les artistes sont des personnes comme les autres, bordel, ni mieux ni pires!)
C’est précisément contre ce clivage que j’en ai: l’hypervalorisation des uns, le dénigrement des autres: ça va ensemble, si on y croit. Moi, j’y crois pas.
Et je persiste et signe: si on intégrait l’art dès l’école, alors on démystifierait bien des choses - il serait dès lors plus facile, pour chacun-e, de s’y reconnaître, comme vous le dites. Et ça empêcherait que quiconque adopte une attitude paternaliste ou élitiste, justement, puisque ça aurait été donné dès le départ: “c’est accessible à tous et chacun-e”. Je ne parle pas d’”Éduquer” personne, mais d’intégrer l’art dans la vie de chacun-e, comme le reste fait partie de nos vies. Tous les enfants vont chez le dentiste, vont au restaurant, vont dans les magasins… et si peu dans les bibliothèques (pour le plaisir, j’entends), dans les salles de spectacle, etc.
mais j’arrête ici.
Squat, squat Isabelle! Tu es la bienvenue n’importe quand!
Posted 24 sept 2008 at 8:07 ¶eh! mon nom c’est samie! ;o)
Posted 24 sept 2008 at 10:23 ¶Moi aussi je connais beaucoup d’artistes, j’ai baigné dans ce milieu et j’en garde beaucoup d’amis, j’y ai également de la famille. Et je réitère mon point: même ceux qui crèvent la dalle sont embourgeoisés, sinon dans le portefeuille, du moins dans la tête.
Si on ne reproche pas à un dentiste ou un PDG d’être déconnecté du peuple, c’est parce qu’il ne prétend pas s’en faire le porte-parole. Vous remarquerez qu’on fait par contre ce reproche aux politiciens et aux journalistes, qui, comme les artistes, prétendent s’en faire les porte-paroles. Pas tous les artistes, certes. Mais suffisamment d’entre eux pour cacher le reste.
Les Zapartistes, les Cow-Boys Fringants et toute sortes d’autres artistes prétendent être la voix du peuple. Mais en réalité, le “peuple” qu’ils représentent est une si infime minorité!
Et je persiste et signe de mon côté: l’enseignement de l’art dès le primaire n’y changerait strictement rien. Pour moi, cette affirmation relève de la pensée magique.
“Je ne parle “d’Éduquer” personne, mais d’intégrer l’art dans la vie de chacun.”
Si ça passe par l’école, ma chère, c’est exactement la même chose. Si vous voulez “intégrer l’art dans la vie de chacun”, c’est aux artistes de prendre sur eux d’aller à leur rencontre et de développer une démarche appropriée, pas aux fonctionnaires du ministère de l’Éducation.
Si l’école fait la différence, alors il faudra m’expliquer pourquoi les artistes que j’ai mentionné dans mon précédent message mettaient dans le mille à une époque où l’éducation en général et l’école en particulier était d’une qualité nettement inférieure à celle d’aujourd’hui.
Posted 24 sept 2008 at 11:54 ¶Post a Comment