À l’ombre des Olympiques

Des Olympiques de Pékin, je n’ai rien vu. N’y voyez pas un éditorial politique, c’est un simple concours de circonstances. Donc, aucun podium dans mon champ de vision. Aucune compétition. Aucune image. Ni cérémonie d’ouverture grandiose, ni Alexandre, ni Usain, rien. Quelques secondes de balle molle, par hasard. Une grande canadienne de l’ouest nourrie aux hormones de croissance tapait frénétiquement dans ses mains, sans doute au nom du “team spirit”. J’ai inséré “Dexter” dans le lecteur et le sang a giclé. Bien fait pour le boeuf de l’ouest.

Des Olympiques de Pékin, je n’ai retenu qu’une chose, les chroniques de Pierre Foglia. Pour vous dire la vérité, j’étais surexcitée par ces Olympiques parce que, enfin, Foglia allait se remettre à écrire. Son obsession des derniers mois pour la mort ne pouvait pas aider à la productivité. On ne se bat pas contre deux démons en même temps sans que l’un n’épuise l’autre.

Pourquoi Foglia? J’ai longtemps cru que c’était parce qu’il écrivait “bien”. Fluide… Et puis, non. Des tas de gens écrivent “bien”, c’est la qualité la plus surestimée du monde des mots. “Ah, que c’est bien écrit”!

On s’en tape que ce soit bien écrit.

Ce qu’il faut, c’est la pulsion sous les doigts du lecteur. Pas l’oeil, pas l’oreille, les doigts. L’écriture est une épreuve physique qui demande de la rigueur, de l’entrainement, un style de vie monastique. “Fini les sauces et les sorties, because entraînement” gouaillait Arletty à propos de son boxeur de Jean Gabin dans un de ces films français en noir et blanc comme on n’en fait plus. Écrire, c’est pareil. Une ostie de job du câlisse, une job de bras pour lutteurs de foire.

Foglia fait vivre son écriture parce qu’il n’écrit comme si son journal n’existait pas. Comme si la Presse n’était pas une institution mais un moyen de transmission. Un simple courrier à vélo qui fait “ding dong” et qui vous remet la chronique.

Dans une chambre d’hôtel pékinoise, Foglia tape sur un clavier et dans une cuisine du Centre Sud, il y a une fille qui pleure parce que le chroniqueur voit enfin le travail surhumain des filles de la nage synchronisée. Alors que pendant des années, Foglia se foutait de la gueule de la nage synchronisée. Alors que la fille qui le lit n’a jamais vu une piscine de sa vie.

C’est ça, faire palpiter le papier.

Il faut, et je me parle à moi-même, gazer les formules creuses et génériques. Toutes ces “il est grand temps de”, “faut-il le rappeler”, ces “problématiques” et ces “populations qu’il faut sensibiliser”.

Bullshit!  À force d’avoir été sensibilisée sur tous les fronts, la population est allergique à tout. Hérissée par l’urticaire géant provoqué par le fait de s’être fait bourré le mou par des mots creux, qui, “faut-il le rappeler”, ne font rien palpiter du tout.

***

Parlant journalisme, Pierre Bourgault disait que l’objectivité n’existait pas, qu’il fallait, au mieux, faire preuve de subjectivité honnête.

Trois livres pour aller voir du côté de la subjectivité, trois livres de journalistes. Des petites lectures d’été légères comme tout, vous allez voir.

1. We wish to inform you that tomorrow we will be killed with our families.

Philip Gourevitch, journaliste au New Yorker a plongé dans la tourmente génocidaire du Rwanda. Gourevitch, petit fils de survivants de l’Holocauste ne cache pas sa révolte, il s’en sert. Et c’est d’autant plus efficace qu’il a passé de longs mois sur le terrain, avant et après, et que sa recherche est d’une rigueur exemplaire.

2. A problem from hell, America and the age of genocide.

Samantha Power, columnist au Time s’est penchée sur les politiques d’intervention (ou de non intervention…) des États Unis dans les conflits civils où il y a “nettoyage” ethnique. Les Balkans, le Cambodge, le Rwanda, le Congo, l’Irak.

Son livre, qui transpire la fureur et l’intelligence, s’est mérité le Pulitzer.

3. La face cachée du Monde.

C’est un vieux livre, sorti en 2003. Écrit par Pierre Péan et Philippe Cohen et qui raconte les tractations, jeux de pouvoir et trafics d’influence derrière “l’impartialité” d’un journal qui dispose d’un immense capital de crédibilité, “Le Monde”.

C’est surtout un livre dans lequel il y a une citation tout à fait éclairante sur la vérité en information. Elle est d’un auteur de fiction, Edwy Plenel: “Il arrive que de l’anecdotique émerge le fondamental… Les “affaires” disent ce que les pouvoirs cachent ou ne veulent pas voir”.

Sur ce, bonne rentrée!

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Comments 16

  1. Patricia wrote:

    J’espère un jour être capable d’écrire comme vous le décrivez… un petit 1% à la Foglia, un petit 1% à la Blonde (me rappelle encore de cet article sur votre prof de piano!). Bref, en attendant j’écris surtout des articles et des billets “d’affaires” mais j’essaie d’y mettre un tantinet de punch.

    J’ai reçu la semaine dernière le feedback suivant d’une revue d’affaires pour laquelle j’ai écrit une chronique: “…En tant que chroniqueur, xyz s’attend que vous écriviez un article neutre, puisque l’impartialité est une valeur importante dans sa mission d’organisation.

    D’ailleurs, la première phrase de celui-ci est très bonne, alors il serait intéressant que vous continuiez dans ce sens tout adoptant un ton plus nuancé.

    … nous croyons qu’un ton plus généraliste que directif serait peut-être mieux perçu…”

    Frustration, frustration!

    Posted 25 août 2008 at 15:41
  2. Chroniques blondes wrote:

    Oh Patricia! Mon coeur est avec vous! Dur, dur, des fois ce genre de frustration! Le pire, c’est que parfois, on apprend à déjouer les règles et alors, alors… c’est jouissif! Courage!

    Posted 25 août 2008 at 15:58
  3. Amarre wrote:

    Oh, que vous êtes à-propos! Ce matin, grâce à ces mots, «faire palpiter le papier»
    j’ai réussi à faire la réécriture d’un projet refusé dans laquelle j’étais embourbée depuis trois jours avec les 30 degrés dehors. J’essayais trop de répondre aux commentaires des jury, par rapport à l’anecdote, au point de vue…Alors merci (encore une fois). Réponse en décembre.

    Posted 25 août 2008 at 16:36
  4. Chroniques blondes wrote:

    Amarre@ oh ben là! On peut pas dire que vous êtes difficile! Bravo pour la réécriture! Et merde pour décembre!

    Posted 25 août 2008 at 17:16
  5. Djo wrote:

    Et tous ces arbres sacrifiés pour de la Gallimarde…

    Djo

    Posted 26 août 2008 at 5:31
  6. Marc Desjardins wrote:

    Le père Foglia, en vieillissant, il lui est poussé un coeur et il est passé de brillant billettiste un peu amer et sans compassion à véritable tisserand de chroniques de vie. Il est l’exemple parfait de ce que doit être un chroniqueur, libre de parler de tout ce qu’il veut, comme il veut… Malheureusement, depuis quelques années, on donne ce statut à des tas de petites vedettes médiatiques et scribouillards revendicateurs qui polluent nos pages.

    Foglia devrait donner des master class de chroniqueurs obligatoires avant d’ouvrir un carnet quelque part.

    Toi aussi, d’ailleurs, tu devrais faire partie des lectures obligatoires de tout essayiste débutant et même reconnu…

    Posted 26 août 2008 at 8:20
  7. Chroniques blondes wrote:

    Marc@ he, contente de voir que la santé est bonne!

    Posted 26 août 2008 at 9:27
  8. Hortensia wrote:

    Entièrement d’accord avec vous quand vous dites que “bien” écrire est insuffisant.
    À la base, maitriser le code linguistique est nécessaire, ne serait-ce que pour se permettre d’en sortir. Mais, pour moi, de tous ceux qui exercent des métiers d’écriture, les plus intéressants sont ceux qui arrivent à écrire comme si c’était facile ou simple, ceux dont on ne voit pas le travail d’écriture. C’est un peu comme le sport d’ailleurs: plus ça semble facile, moins ce l’est.

    Posted 26 août 2008 at 10:13
  9. Lulustucru wrote:

    Je me suis régalée pendant 2 semaines. Foglia tous les jours.. hummmm quel plaisir! Des fois c’est tellement intelligent que je ne comprends pas du premier coup. Souvent il embrouille mon regard. D’autres fois j’éclate de rire. Si on voulait mieux suivre les Olympiques fallait avoir le regard de Foglia pour remettre les pendules à l’heure. Des fois c’était tellement sirupeux à Radio-Canada que j’étais à deux doigts du coma diabétique. Alors une injection de Foglia et j’étais requinquée.

    Posted 26 août 2008 at 17:51
  10. charles-albert wrote:

    Bon eh bien moi je me dois de péter la balloune un tantinet. Juste pour briser l’emballemet général. Foglia, on doit lui donner, est un chroniqueur d’exception. Plusieurs de ses chroniques me sont restées dans la tête pendant des jours. Là où je suis moins gagné, c’est quand Foglia se met à «s’écouter écrire». Quand il est plus contemplatif disons, et qu’il nous fais part de petites observations du quotidien. En le lisant, je me dis souvent «ouin pis». On dirait qu’il est trop conscient de son rôle de grand sage lu par le Québec en entier. Les répliques des fans sont les bienvenues (peut-être qu’après tout je n’ai pas sizé Foglia).
    En passant, je tiens à mentionner MON bonbon des deux dernières semaines, l’incroyable Jean Dion qui n’en finissait plus de pondre des perles d’humour absurde jour après jour.

    Posted 26 août 2008 at 21:20
  11. Chroniques blondes wrote:

    Lulu@ oui, c’est ça, une giclée de jus de citron des fois, ça rallume les papilles!

    Charles Albert, mon ami. Certes, certes. Justement. Il contemplait pas dans sa zone de confort.

    Cela dit, je suis fan de Jean Dion aussi. Faudra mettre ça dans un prochain billet d’ailleurs. Mais j’aime pas trop rendre deux hommages dans le même billet, ça dilue!

    Posted 27 août 2008 at 8:16
  12. android wrote:

    J’ai suivi les JO d’un bout à l’autre et je dois dire que c’était fabuleux. Faut dire que je suis de tempérament sportif à la base, donc ça prédispose. Les articles de Foglia étaient la cerise sur le sunday.

    Vous écrivez vous aussi vraiment bien Mme Chroniques. Sur le web québécois, je crois que vous êtes sur le podium des meilleurs.

    Posted 27 août 2008 at 21:50
  13. android wrote:

    P.S. Désaccord avec vous sur notre équipe de balle féminine. J’ai rarement vu des joueuses de balle aussi jolies. J’aimerais bien être l’entraîneur de cette équipe là!

    Posted 27 août 2008 at 21:59
  14. Denis T. wrote:

    J’ai découvert Foglia sur le tard, comme bien d’autres choses. Faut dire que chez nous Le Devoir était une religion et La Presse servait à remplir les bottes d’hiver au printemps.

    Je suis venu à Foglia pour ses formidables chroniques du Tour de France. Ma journée ne pouvait pas commencer tant que l’dépanneur était pas visité (sur un air connu!).

    J’étais presque toujours en vavances pendant le Tour; c’était donc une lecture de tout repos.

    Je vous dis qu’il ne gênait pas pour remballer tous ces pros-bébé-lala avec leurs histoires de mensonges en série à-propos de la dope, vous savez quoi. Ou bien l’autre qui était un faux-cul. Ah oui, la fameuse série de son voyage à Cuba avec son gars de bicycle, Pépé Marinoni.

    Finalement, ses chroniques sont des prétextes pour nous parler de la vie, de ses petits travers ou de ses héros.
    Beaucoup de tendresses en fait, sous la barbe piquante.

    Posted 28 août 2008 at 18:01
  15. Chroniques blondes wrote:

    Denis… comme vous, Foglia sur le tard mais pour d’autres raisons, je vivais ailleurs.

    Son voyage à Cuba avec Pépé, c’était du grand, du beau, du voyage gratis. J’ai adoré cette série. Me souviens, il cherchait une rustine dans un fond de campagne, il avait dormi là.

    Posted 28 août 2008 at 18:38
  16. Denis T. wrote:

    Du voyage gratis. C’est ça!

    J’aime quand les mots me font voyager, quand j’entre dans un univers qui m’est inconnu, comme la Chine récemment sous sa plume, et qu’on me propose plein de fenêtres à ouvrir, des sentiers confortables, des montées abruptes qui débouchent sur des coins inédits.

    Moi c’est quand il a écrit: “comment ça marche le cul en Chine?”… alors là… je savais qu’un moment se préparait!

    Posted 29 août 2008 at 9:23

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