Je vous ai déjà parlé de Steve. Mais oui, mon petit voisin vendeur de crack. Il est dans ma rue toute la journée. Sur un coin, sur l’autre. Version sud. Version nord. Sur une patte. Sur l’autre. Sort la main droite de la poche gauche, regarde en arrière pour voir “d’un coup”, attend l’argent de la main gauche, remet le contenu de la main gauche dans la poche de derrière, donne le contenu de la main droite à l’adolescent boutonneux et bouclé dont le casque à palette dument porté vers l’arrière indique la Honda pas loin.
La Honda est en effet juste à côté. Où se shootera notre casque à palette au vu et au su de tous, en plein jour. Avant de nous faire un “start” d’enfer - crinqué au crack - alors qu’il est obligé de s’arrêter trois pieds plus loin pour faire son arrêt obligatoire. C’est beau la jeunesse. C’est téméraire. Celui-là vient de Laval sur le lac. Sa Honda “remontée” porte fièrement l’autocollant qui le proclame.
Cet été, Steve arbore le cheveu long, plat et gras. Post Woodstock qui s’ignore. Jésus Christ sans le passage de l’Oréal. Steve porte un jersey “sportif” et l’éternel jean moule poche qu’affectionnaient les nationalistes des années soixante-dix.
Visiblement, Steve a pas eu de maman pour lui raconter la féérique légende de la clique “fashion” du Plateau.
Steve est très occupé. He’s a man with a mission. Vendre. Faire plaisir au gars du dessus, celui qui lui vend le trio crack-coke-speed. Le supérieur immédiat de Steve semble tout droit sorti des éléments rejetés d’une chaine d’assemblage de “line backer”. He’s big, he’s black and he’s proud. Juste la perspective de devoir enlever son bling bling au détecteur de métal doit le décourager d’avance d’entreprendre le moindre voyage. Steve fait son gros gros possible pour plaire au Big Black Bling Bling. En vain. L’autre le traite comme une merde.
La chaine alimentaire de la drogue est fascinante à observer. Voyez vous, à voir le nombre de fois où Steve se fait gueuler après par le “line backer” qui le fournit, Steve est encore loin de l’envieux statut “d’employé du mois”. Et ça le rend nerveux. Du coup, il prend des risques. Il traverse la rue sans regarder par exemple.
Parce que de l’autre côté, un autre casque à palette, visière devant cette fois, lui fait signe. Celui-là est griffé Lacoste. Du beau linge comme disent les français. Steve jase un peu, pour faire diversion. L’autre est ennuyé, pressé, il a pas envie de faire “ami ami” avec un looser en jean moule poche qui ne sait pas s’habiller. Il veut bien sa dope mais pas sa présence.
Dans la chaine alimentaire, il n’y a pas d’amis, que des intérêts. Il m’arrive de trouver que Steve fait pitié. C’est toujours le moment qu’il choisit pour passer sa colère sur une des filles qui fait des passes au 3440.
Comments 10
God your good.
Posted 02 août 2008 at 12:47 ¶z’ avez une belle plume madame!
Y’ a tout un tas de trucs bling bling qui nous empêchent de traverser des frontières… Tant celles en nous, qu’ en dehors de nous. Pas toujours métalliques, souvent bien abstraites et désuètes… Savez, tous ces ”être et avoir”, sans savoir-être et sans jamais posséder plus qu’ une parcelle de son ombre. Des boucliers, qui nous empêchent de traverser, de rayer les correspondances, des boucliers aussi laids que ce qu’ on tente de projeter, que l’ on exhibe au su et à la vue de tous, comme un cri de détresse, comme une facon de dire que seul, on arrivera jamais à s’ en sortir…
J’ ai une amie comme ca. Plus jeunes on rêvait de changer le monde, d’ aller travailler outre-Atlantique… Mais la vie, elle ne l’ a pas eu facile et aujourd’ hui, le seul monde qu’elle change c’ est le sien, entre 2 gorgées de vie et une strap au bras…
Les blingblingmachins, croyez aussi qu’ un jour ils ont fait pitié? Comme ce jeunot, soumis dans cette drôle de hiérarchie… ’savez, j’ me dis qu’ y a bien des marches où, dans la vie, on a le choix de renoncer. Dur, une fois au sommet, de mettre sur le dos de la fatalité. Parce qu’ étrangement personne n’ est la pour nous y apporter. Faire des choix. Se remettre en cause. Accepter aussi que, souvent, on peut à se tromper.
Souhaitez que ce soit ce qui arrive à ce garcon. Qu’ il devienne fort en admettant être faible!
xx
Posted 02 août 2008 at 14:19 ¶Mon dieu, tu m’as brisé le coeur en parlant de steve. Mais comme c’est bien écrit. Tu m’as inspiré un post.
Posted 02 août 2008 at 17:52 ¶Et au milieu de cette chaine de consommation épouvantable, il y a quelques semaines, Ian, le frère de ma fille (demi-frère, il n’est pas de moi), 32 ans, informaticien brillant, cultivé, généreux, mais aimant la pensée magique, est mort dans son lit d’une overdose accidentelle. On ne l’a retrouvé qu’une semaine après, non-indentifiable… Deux familles sont déchirées, ma fille est inconsolable et moi, malgré toutes mes tolérances progressistes, je ne peux plus voir tous les Steve de ce monde sans avoir une envie irrésistible de leur mettre ma main au visage, pour toutes les vies qu’ils détruiront, en commençant par les leurs, au cours de leurs misérables existences. J’m'excuse, il fallait que je la sorte…
Posted 02 août 2008 at 23:25 ¶Marc… je suis désolée… c’est une merde épouvantable, en effet. Vous avez toute ma sympathie et votre fille aussi.
Mandoline, Roxie, merci.
Phil, comment ça va? La vie?
Posted 03 août 2008 at 6:08 ¶Wouah. Ça replace les idées en ce dimanche matin… Ça nous fait comprendre que finalement, les efforts qu’on fait pour être une bonne personne nous réussissent bien que souvent, on pense que non. J’adore ce post ainsi que le commentaire de mandoline.
Posted 03 août 2008 at 7:43 ¶100% d’accord avec Marc D.
Posted 03 août 2008 at 8:36 ¶Ces types qui vendent de la merde devraient tous être envoyés en Abitibi pour couper des arbres !
Et dire que nos vaillants soldats sont en train d’aider les Afghans à récolter leur héroïne…
Apporte-moi une bière, chérie!
Garamond… je crains un peu la déforestation sauvage…
Sara, coucou du dimanche matin!
Posted 03 août 2008 at 9:29 ¶Comme c’est dommage que l’on se rende là . J’ai déjà fait mon Steve, il y a de ça plusieurs années et c’est pas drôle pantoute. Même si à cette époque c’était pas aussi violent dans ma petite ville. Le monde de la dope est un monde de violence car est en nous, en partant. En prenant de la dope c’est du suicide à p’tit feu.
Posted 03 août 2008 at 10:12 ¶Hier soir: pluie batttante, sous-sol d’église, bled perdu, meeting AA, pleins de survivants, revenus de l’enfer, avec un accent acadien.
Posted 03 août 2008 at 10:14 ¶Post a Comment