Celle du mardi le mercredi…

Le director’s cut…

DAVID ET GOLIATH

En janvier 1977, le réseau américain ABC diffusait la série « Roots », cette saga qui racontait l’histoire de trois générations d’esclaves afro-américains, fracassant tous les records d’auditoire. Partout à travers le pays, pendant l’heure de diffusion, les urgences des hôpitaux connaissaient une miraculeuse accalmie et les policiers n’avaient plus de criminels à pourchasser. Ils étaient tous devant leur téléviseur. Au dernier épisode, ils étaient 100 millions…

Les grands réseaux ont alors connu un âge d’or d’une telle amplitude qu’ils se sont crû invincibles. Pendant presque trois décennies, ils l’ont été, prospérant dans un système de production de plus en plus lourd à manoeuvrer, réconfortés par un auditoire captif et confortablement installé dans son divan douillet. Telles les têtes dirigeantes de General Motors qui affiche ces jours-ci une perte de 40 milliards parce qu’ils n’ont pas voulu voir que leur clientèle changeait, les grands réseaux se sont fait prendre totalement de court par la petite Japonaise vive, économique et alter mondialiste qu’est le web.

Quand les réseaux se sont réveillés, il était trop tard. Les jeunes avaient déjà déserté la télévision traditionnelle au profit du spectacle vivant, du cinéma en salle et surtout, du web. Ils veulent consommer leur culture comme ils veulent et surtout quand ils veulent. Pendant ce temps, le public plus vieux et encore amoureux de sa télévision se sent négligé comme une épouse délaissée qui voit son mari quinquagénaire s’acheter un Harley dans le fol espoir de « pogner » avec les jeunes.

La grève des scénaristes américains qui a fait perdre 2 milliards à l’industrie du cinéma et de la télévision est la preuve éclatante, quoi qu’en disent les magnats d’Hollywood sur « la rentabilité encore inconnue des nouveaux médias », de la poussée magistrale du web qui s’infiltre partout, aussi démocratique pour les spectateurs que pour les créateurs. Pour qu’il y ait grève chez des pigistes, il fallait que les enjeux soient grands. Ils le sont. La production télévisuelle coûte de plus en plus cher alors que la migration des revenus publicitaires vers le web est déjà en marche.

La télévision, lourde à bouger dans sa nature même et encore empêtrée dans ses vieilles habitudes de fonctionnement, ne sait pas encore conduire cette nouvelle forme de communication. Elle essaie de reproduire le modèle de production hiérarchisé et souvent paternaliste de la télévision sur le mercure fluide du web alors qu’il faut voir ce medium de contre-culture pour ce qu’il est; chaud, immédiat et créatif. Si, pour citer McLuhan, la télévision est un medium froid, le web en est un de proximité, qui participe à un esprit communautaire qui se rapproche beaucoup plus du cinéma de la nouvelle vague dans sa forme et d’un dialogue festif entre l’utilisateur et le créateur dans son contenu. Tout le monde regarde le web, tout le monde peut en faire, nul besoin de faire la queue pour obtenir une subvention ou un accord de diffusion. C’est toute une génération qui se projette dans ces fictions dont ils sont les héros et les seuls « décideurs » sont ceux qui d’un « clic » du doigt décident de leurs propre programmation.

Est-ce à dire que la fiction en télévision traditionnelle n’a plus sa place? Du tout! Mais comme tous les grands mammifères au seuil d’un changement d’ère, notre télévision devra s’adapter, aimer ceux qui l’aiment, trouver son audace ailleurs que dans le racolage et accepter son âge avec grâce et humour au lieu de courir après des illusions de jeunesse.

Comments 16

  1. cacawet wrote:

    100% d’accord avec toi. Et je trĂ©pigne d’impatience de voir ton projet.

    Posted 20 fév 2008 at 20:24
  2. En Saignant wrote:

    Et si l’avenir de la tĂ©lĂ©vision passait par la qualitĂ© plutĂ´t que les coĂ»ts et les revenus de production? Nos Voisins du Sud devraient s’inspirer de HBO et de la qualitĂ© qui y est prĂ©sentĂ©e plutĂ´t que de devenir une pastiche du Web qui a lui-mĂŞme Ă©tĂ© influencĂ© directement par la tĂ©vĂ©.

    Quand les artistes vieillissent, ils ont deux choix: garder la même clientèle qui elle, vieillit aussi ou se réinventer et aller chercher les jeunes plus fous.

    Et ce, jusqu’au mariage dĂ©jĂ  annoncĂ© de ces deux mĂ©diums, qui ne devrait pas tarder et en faire un fourre-tout incroyable.

    C’est ma première visite ici. Vous avez un blog très intĂ©ressant. Vous me reverrez bientĂ´t.

    Posted 20 fév 2008 at 21:23
  3. Patrick Dion wrote:

    C’est plus qu’une question d’adaptation. L tĂ©lĂ© ne pourra pas d’adapter. La tĂ©lĂ© et le Web ne cohabiteront pas, comme deux Ă©tudiants diffĂ©rents, dans une sociĂ©tĂ©-appart oĂ» les deux vĂ©hicules visuels ne se retrouvent pas dans la mĂŞme pièce.

    On a essayĂ© de mĂŞler les diffĂ©rents mĂ©dias depuis quelques annĂ©es. Radio/Web, Radio/TĂ©lĂ©, TĂ©lĂ©/Web et mĂŞme Presse Ă©crite/Web. Et la preuve est lĂ , flagrante, attachĂ© au bout du nez comme une crotte rĂ©calcitrante. Le mĂ©lange des genres, ça ne fonctionne pas. Et en grande partie, et c’est lĂ  que tu as vraiment raison, parce que les deux ne s’adressent pas au mĂŞme public.

    Finalement, je dirais de mon cĂ´tĂ© que la tĂ©lĂ© devra devenir Web pour survivre. Je crois sincèrement que l’avenir se prĂ©sentera sous forme de souris sur ta table Ă  cafĂ©.

    Posted 21 fév 2008 at 10:50
  4. La Marsouine wrote:

    Le truc que j’aime, de la tĂ©lĂ©vision, c’est qu’elle entretient ma paresse. Je ne nie pas que, actuellement, je download toutes les tĂ©lĂ©sĂ©ries que j’aime pour pouvoir les Ă©couter quand ça me chante. Par contre, rien de plus agrĂ©able, un samedi après-midi de pluie, que de surfer entre les postes et les fuseaux horaires de mon câblodistributeur pour me taper sans exception tous les Ă©pisodes des Simpsons que je peux trouver, sans avoir Ă  mettre des DVDs ou faire une recherche dans un moteur quelconque. La tĂ©lĂ© offre la programmation alors que, sur le web, ils faut aller la chercher. C’est peut-ĂŞtre lĂ  son seul atout…

    Posted 21 fév 2008 at 11:18
  5. zaz wrote:

    Ça vient du journal cet article? Il me semble l’avoir dĂ©jĂ  lu? Ou c’est parce que je suis passĂ©e ici deux fois. C’est malheureux, mais c’est ça. Je n’ai pas le cable, une veille tĂ©lĂ©, mais Internet haute vitesse, que j’utilise pour trouver ce qui m’intĂ©resse, quand ça m’intĂ©resse. Je n’ai aucun problème Ă  payer pour des films, des Ă©missions de tĂ©lĂ©, ou encore des chansons sur le net.

    Posted 21 fév 2008 at 11:39
  6. Marc Desjardins wrote:

    Il y a plusieurs facteurs qu’il ne faut pas nĂ©gliger dans toute cette Ă©quation tĂ©lĂ©/Web… Tout d’abord il y a la notion de diversitĂ© qui a un peu tuĂ© la tĂ©lĂ© monolithique avant le Web. Lorsque le cable est arrivĂ©, il y a eu une fragmentation majeure de l’offre avec les chaines spĂ©cialisĂ©es. Tout Ă  coup, l’auditoire avait le choix et il l’a pris. HBO dont on parle ici est un exemple remarquable. Conçu Ă  l’origine pour diffuser du cinĂ©ma, ils ont constatĂ© qu’il n’y avait pas assez de contenu pour remplir sa grille Ă©cran. Ils sont donc devenus crĂ©ateurs.

    Le phĂ©nomène de fragmentation et celui du dĂ©veloppement des niches (on parle du long tail en marketing, c’est Ă  dire de s’adresser Ă  une infinitĂ© de petites clientèles dĂ©vouĂ©es plutĂ´t qu’Ă  un grand auditoire nivelĂ© par le bas) a bouleversĂ© les domaines de diffusion comme de la publicitĂ©. On a prouvĂ© que si on offrait de la qualitĂ© et le choix Ă  un public, il s’en prĂ©vaudrait. Disons que ça contredisait tout ce que les mass marketeurs prĂ´naient avant.

    L’autre facteur important est que tout le monde ou presque peut diffuser du contenu sur le Web… Dans l’autre champ, essayez de partir votre station de tĂ©lĂ© juste pour voir. Ce qui est merveilleux c’est qu’encore une fois on a contredit l’establishment qui prĂ©tend que la trop grande variĂ©tĂ© d’intervenants tue la qualitĂ© et le sens… On essaie d’ailleurs encore de nous faire peur en nous disant que ce qui est sur Internet n’est pas fiable ou de qualitĂ© mais, justement, la force du nombre c’est la grandeur du choix… l’Ă©largissement des sources et du sens critique.

    Comme la diffusion sur Internet n’est pas rĂ©glementĂ©e (encore) on n’a pas les entravantes obligations syndicales et autres lorsqu’on y rĂ©alise du contenu. Essayez de tourner un petit film au QuĂ©bec sans avoir l’UDA et le Syndicat des Techniciens du CinĂ©ma & VidĂ©o du QuĂ©bec sur le dos… Blonde chroniqueuse, tu en sais quelque chose… C’est pourquoi il faut plaider pour que ce medium ne tombe jamais sous la coupe de gens qui prĂ©fèrent Ă©dicter des règles qu’encourager la crĂ©ation.

    Chose importante, la tĂ©lĂ© n’aura pas le choix que de prendre la route d’Internet. DĂ©jĂ  on sait que Bell ExpressVu lâchera le satellite pour la fibre optique d’ici peu… et Apple a rĂ©orientĂ© ITunes pour qu’on puisse y tĂ©lĂ©charger lĂ©galement du contenu tĂ©lĂ©visuel. Ce n’est que la pointe de l’iceberg… On ne va pas se dĂ©partir de nos gros Ă©crans HD mais on va pouvoir y voir de plus en plus ce qu’on veut… l’exemple d’AppleTV est d’ailleurs probant.

    Finalement, je suis dĂ©solĂ© de te contredire Pat mais le mariage tĂ©lĂ©/Web est de plus en plus heureux, l’un complĂ©tant l’autre. MĂŞme les chaĂ®nes amĂ©ricaines offrent un contenu parallèle remarquable Ă  leurs Ă©missions sur le Web (les «graphic novels» qui dĂ©veloppaient les histoires au delĂ  de la sĂ©rie Heroes de NBC sont un des plus extraordinaires exemples). La SRC a un site qui jumèle fabuleusement Internet et tĂ©lĂ©… Les radios alternatives comme KCRW ou Bande Ă  Part Ă©tablissent un pont plus que virtuel et mĂŞme les mĂ©dias imprimĂ©s s’en mĂŞlent. Je suis accro Ă  Cyberpresse mĂŞme si je lis ma Presse tous les matins et le New York Times a dĂ©cidĂ© de ne plus faire payer pour consulter son contenu INTÉGRAL en ligne.

    MĂŞme CanalVie s’en mĂŞle avec un grand bonheur. J’ai Ă©tĂ© complètement sidĂ©rĂ© en consultant http://www.canalvie.com de me rendre compte que leurs forums sont entièrement propulsĂ©s par les usagers et qu’ils y discutent abondamment de toutes sortes de sujets.

    La rĂ©volution est Ă  nos portes et nous vivons des temps fascinants. Il ne reste qu’Ă  y plonger avec intelligence autant qu’abandon…

    Pardonne-moi, encore une fois, amie chroniqueuse de m’ĂŞtre laissĂ© emporter…

    Posted 21 fév 2008 at 14:53
  7. Djo wrote:

    Je me rappelle parfaitement de Roots. Kunta Kinte. J’Ă©tais jeune. Il y a quelques «moment» de tĂ©lĂ© comme ça, Ă  l’Ă©poque, qui ont rĂ©uni dans notre salon les 3 gĂ©nĂ©rations qu’Ă©taient mes parents, notre grand frère et nous, les petites.

    Y’a eu Les Aventures de Rabbi Jacob, Des Souris et des hommes et la fois oĂą le but d’Alain CĂ´tĂ© Ă©tait bon. Oui. Il Ă©tait bon.

    Sinon mĂŞme Ă  2 chaĂ®nes, c’Ă©tait quand mĂŞme assez diversifiĂ© pour qu’on ne frĂ©quente pas les mĂŞmes choses.

    C’Ă©tait l’abandon, Ă  ce moment. Il n’y avait pas de dĂ©fi «1 semaine sans tĂ©lé» ou quelque chose du genre que je vois assez rĂ©gulièrement - chez Pat D. mĂŞme, je crois, rĂ©cemment.

    Je vois maintenant la tĂ©lĂ© comme quelque chose de nocif. Je fais des choix, je l’ouvre qu’après avoir su ce que j’y regarderais, je me prends Ă  dire Ă  mon chum : je ne suivrai pas cette sĂ©rie-lĂ  (qui m’attire, par ailleurs) car je trouve mon quota atteint, etc. Les Ă©tudes ont prouvĂ© le bien fondĂ© d’une telle rĂ©sistance et j’ai moi-mĂŞme ma propre firme scientifique interne qui me dit que quand je fais plus qu’une heure de tĂ©lĂ© par soir, y’a quelque chose qui paie, pour ça. DiffĂ©rentes choses. Donc je gère.

    J’Ă©coute la radio, je vais au cinĂ©ma, je fais du web, j’Ă©coute de la musique. Ces trois derniers dans une proportion Ă©videmment beaucoup plus Ă©levĂ©e que ma consommation tĂ©lĂ©visuelle. Je vais mĂŞme regarder mes Ă©missions d’affaires publiques prĂ©fĂ©rĂ©es sur le Web (pas de pubs dĂ©biles… non mais c’est-tu rendu Ă©normĂ©ment dĂ©bile?).

    Alors je ne dois pas être la seule à vivre ainsi. Je ne suis pas plus intelligente ni plus instinctive ni plus soucieuse de sa santé mentale que la moyenne des ours.

    Alors c’Ă©tait mon opinion… qui rejoint la tienne Ă  savoir que la tĂ©lĂ© n’est plus aussi formidable qu’elle l’Ă©tait et continue de penser qu’elle l’est. Je voulais abonder. Et je l’ai fait abondamment ;)

    Posted 21 fév 2008 at 16:37
  8. Djo wrote:

    Y’a eu Appolo 10 aussi. Mais lĂ , c’est la planète entière qui Ă©tait devant la tĂ©lĂ©.

    On était dans un chalet avec un mini télé en noir et blanc. Donc nous avons vu 9 hommes marcher sur la lune.

    Posted 21 fév 2008 at 16:39
  9. Djo wrote:

    Je pense que c’Ă©tait plutĂ´t Appolo 11.

    Bon j’arrĂŞte d’envahir ton blogue.

    Posted 21 fév 2008 at 16:40
  10. Amarre wrote:

    Et puis « Chez Jules », ça se passe bien?

    Posted 21 fév 2008 at 18:45
  11. cabridelle wrote:

    Euh, l’internet ne vient pas du Japon. Il a ete “invente” a CERN, en France.

    Posted 21 fév 2008 at 19:02
  12. Chroniques blondes wrote:

    Cacawet, j’ai essayĂ© plein de fois de vous laisser des messages sur votre blogue. Rien Ă  faire, il ne veut pas!

    Djo, envahissez, envahissez!

    En Saignant, bienvenue! Oui! Un nouveau! Yeah!

    Marc, Pat, Zaz, Marsouine. Ben ouais mais l’affaire, c’est que personne a la mĂŞme idĂ©e de ce qui constitue “de qualitĂ©”!

    Posted 21 fév 2008 at 19:12
  13. cacawet wrote:

    ??? Bien il reste facebook au pire :) Ou mon email.
    Je ne comprend pas.

    Posted 21 fév 2008 at 20:06
  14. Denis T. wrote:

    Ce n’est pas pour le plaisir de contredire Marc, mais je ne sais pas dans quelle mesure il est possible de diffuser du contenu dans le web sans passer par une entente particulière avec notre fournisseur internet. En thĂ©orie oui. Mais dès lors que ça devient de la grosse bande passante, de la video par exemple, sur une base lucrative, je me demande…

    Ceci ne change pas le fond de la question de toute façon, car le web introduit, effectivement, une blessure narcissique pour la tĂ©lĂ©…

    Posted 22 fév 2008 at 17:16
  15. Marc Desjardins wrote:

    Denis, pour un praticien sĂ©rieux, c’est vraiment simple et peu onĂ©reux que de faire de la pratique vidĂ©o Web. Évidemment, ce n’est pas gratuit (quoique des carrières ont dĂ©marrĂ© avec YouTube ou MySpace), mais c’est tellement peu Ă  comparer avec la tĂ©lĂ©. Il y a des plans d’hĂ©bergement très robustes, avec un vrai serveur dĂ©diĂ© 3 terabytes de bande passante et 160 gigabyte de disque dur pour moins de 200$ par mois. Évidemment, ça prend quelqu’un qui sait faire fonctionner tout ça, mais ça s’apprend facilement pour qui veut vraiment s’y investir. De rĂ©alisateur/auteur je suis devenu un vrai Webmaster en bien peu de temps et je suis bien fier de pouvoir programmer mes propres serveurs et crĂ©er mes interfaces… c’est ça, s’approprier les moyens de production…

    Posted 22 fév 2008 at 19:19
  16. Denis T. wrote:

    Ouais, Marc, dit comme ça… c’est juste: C’est sans commune mesure avec les coĂ»ts de la tĂ©lĂ©.
    MĂŞme que le web, en son principe mĂŞme, valorise davantage le contenu, le cerveau, la crĂ©ation, que la tĂ©lĂ© qui elle, avec le temps, est devenue une grosse minoune pas mal fort sur le gaz…

    Bravo pour la conversion!

    Posted 23 fév 2008 at 0:46

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