Libres enfants de Spiderwick

Il y a un an, le studio Paramount organisait une grande fête de fin de tournage dans les studios de chez Mel’s pour célébrer la fin du tournage de “Spiderwick chronicles“.
Un “wrap party” on appelle ça.

Comme Spiderwick est un film pour enfants et que les enfants des techniciens n’avaient, somme toute, pas vus leurs parents depuis quatre mois, la production s’était donné à fond la caisse. Un vrai party pour les kids avec stands à hot-dog, rodéo, animation, plancher de danser et vas-y que je te swing le pogo à gogo.

Déjà, à l’allure des kids, ça se voyait tout de suite qu’ils avaient des parents en cinéma. Chaussettes dépareillées, coordination des couleurs hautement fantaisiste et qui dénote un laisser aller navrant du côté de l’organisation ménagère, cheveux dans les yeux because en tournage, qui a le temps d’amener ses enfants se faire couper la frange, je vous le demande un peu?

Personne. F… no one.

En tournage, t’as pas de vie. Tu pars de chez vous à l’aube, tu rentres tout le monde est couché et au matin, tout ce que tu as laissé (oui, ô mon Ingénieux, c’est de toi dont je parle) c’est le doux parfum de l’huile hydraulique qui flotte dans la chambre et un tas de linge sale. Rectification, de linge très très très sale. Genre “annonce de Tide” sale.

Les chums et blondes? Oubliez ça immédiatement. D’ailleurs, c’est pas pour rien qu’on se marie entre nous quitte à risquer une affreuse consanguinité, y’a pas un chat avec une vie “normale” qui endure un perpétuel “on sait à quelle heure ça commence, jamais à quelle heure ça finit”.

Le running gag sur un tournage qui a le mauvais goût de s’éterniser sur une trop longue période, c’est de compter les séparations chez les couples “mixtes” - lire “union entre un normal et un paranormal”.

Je n’ose imaginer combien de divorces ont eu lieu sur les 299 jours de tournage d’Apocalypse Now…

Avoir une blonde ou un chum en cinéma, c’est comme être blonde ou chum de marin. Vous faites votre vie sans lui, vous collez sa photo sur le frigo pour le bénéfice des enfants - “mes chéris, voilà votre père, un jour il risque de rentrer et de nous faire vraiment chier parce que c’est très dur la vie avec un parfait inconnu” - et vous devenez un tyran absolu. Surtout avec la zapette. Et l’achat d’un nouveau canapé, le remplacement d’une sécheuse, voir même d’une voiture, sans aucune consultation préalable n’est pas exclue.

Ah, tu n’aimes pas le cuir blanc? (aucun remord ici) C’est regrettable.

De temps en temps, un inconnu vous frôle dans la nuit. Vous sursautez, prêt à tuer; “non, non, c’est moi”.

Qui, ça, moi? Ah. Oui. Toi.

Vaguement, vous lui trouvez du charme. Un charme nocturne il va sans dire. Un charme “pas rasé, brut de chez brut, aisselle du fond de l’aisselle” … voyez?

Vous osez une question existentielle, profonde, douloureuse pour un homme qui fait du 18 heures par jour depuis six mois; “Ça été aujourd’hui”?


Vous obtenez un laconique;

- On a fait sauter le dix-huit roues.

Je vous rassure. Ils n’ont pas fait sauter de 18 roues sur Spiderwick. Les camions qui explosent, c’était sur “Death race”. Sur Spiderwick, ils ont fait exploser 100 gallons de sauce tomate.

Je vous dis pas ce qu’il y avait ce matin là sur les vêtements. C’est toute la maison qui sentait le rigatoni.

N’osez même pas penser poser une question sur une vedette. Elle est comment Mary-Louise Parker? Nick Nolte? Ian Mc Shain?

Vous obtiendrez un haussement d’épaule indifférent, un demi-sourire entendu et au mieux une réflexion irrémédiable. Il est comment Chose? Bof. Petit. Un nain de jardin.

Il n’y a pas plus immunisé à la célébrité qu’un technicien de plateau. Un acteur, c’est quelqu’un qui vient faire son boulot et qui mérite le respect s’il le fait bien. Pas moins. Pas plus.

Parfois, devant le talent, face à un moment unique, une émotion. Quelque chose comme Christian qui se souvient avoir passé une journée complète seul avec Spielberg, Leonardo Di Caprio et Tom Hanks dans l’ancienne prison St-Vincent de Paul.

Dis, Christian, il est comment Léo?

Grand.

Ouais. C’est ça…

Les gens derrière l’image, ceux que vous ne voyez jamais, ni en entrevue à Flash ni à la une du cahier “arts et spectacles” - ceux qui mangeaient leur hot dog avec leurs enfants retrouvés au wrap party de Spiderwick, sont des gypsies. Ils vont de tournage en tournage, au gré des contrats, passant trois mois à Halifax, trois autres dans un studio poussiéreux de la Cité du Cinéma, entassés les uns sur les autres pendant beaucoup trop d’heures supplémentaires, sans sécurité d’emploi.
Ce sont des artistes, des patenteux, des inventifs, des aventuriers. Des conteurs hors pair aussi, avec des histoires de guerre et de grands coups d’éclat. Entre les contrats, ils font de la rénovation, de la sculpture, des coupes de cheveux dans leur cuisine.

Quelques fois, ils font beaucoup d’argent. Quelques fois, ils n’en font pas du tout pendant des mois. Et alors, leurs enfants s’impatientent et trouvent qu’ils sont beaucoup trop présents; “maman, t’as pas un film bientôt”?


Ce sont des bohémiens. Des nomades qui vont là où le travail les mènent, “rien que sur une gosse”, toujours prêts à rejoindre le prochain cirque, la prochaine aventure impossible, le prochain intrépide voyage. Ce sont d’éternels libres enfants.

***

Comments 18

  1. Anne wrote:

    Il manque des petits bouts à la fin où c’est voulu ?

    Putain que c’est vivant ce que vous racontez! Ça fait du bien de se faire parler de travail avec autant de vie dedans. Comme c’est beau tout ça.
    Alors, vous serez bientôt en tournage Blonde ? :-)

    Posted 18 fév 2008 at 21:32
  2. Tassili wrote:

    Ah. Oui. Bon, 14 ans plus tard dans les Maritimes, je viens de comprendre pourquoi on a divorcé : pas pour cause de différence culturelle Moi Tarzan/Toi Jane, pas à cause de notre différence culturelle Franco d’Amérique/Franco de France, mais parce que j’étais normale et lui paranormal.
    Me voilà toute gaite, tiens : c’est moi la normale! :-))

    Posted 18 fév 2008 at 23:38
  3. Marc Desjardins wrote:

    Je pense que quand Fellini a tourné la Strada, il a résumé en une seule métaphore tout ce qu’est notre vie de baladin du monde occidental lorsqu’on a le bonheur (qui est le malheur des autres) de faire un métier d’itinérance… Comme toujours, ta plume a l’évocation lyrique et juste et je reconnais dans la description de ton ingénieux le blasé un peu amer de mon meilleur ami, Jacques (qui travaille justement avec ton ingénieux), lorsqu’il raconte ses derniers tournages… et que chaque fois qu’on se parle, il me dit qu’il veut tout lâcher… depuis 20 ans, au moins…

    Moi, ce sont moins les plateaux de cinéma que j’ai connu que ceux des théâtres… variété, opéra, danse… ces tournées où, en plus de disparaître pendant des semaines, voire des mois (82 spectacles en 90 jours), on voyage tout le temps, mais à l’aveugle… On voit des gares, des aéroports, des hôtels et des salles… on voit aussi les villes en dehors des vacances… qui «fait» la Gaspésie ou la Norvège en février? Je me souviens, il y a quelques années, en prenant des vacances d’automne avec ma blonde du temps, je me rendais compte, à bord du train qui nous ramenait du nord de l’Écosse à Londres, que je reconnaissais tous les noms de ville où on passait. Pourtant, je n’avais presque aucun souvenir des lieux eux-mêmes…

    De cette itinérance m’est né un amour fou pour les coulisses… Je ne suis jamais aussi heureux que quand je découvre les coulisses d’un nouveau théâtre… que je rencontre l’équipe et que j’inventorie l’équipement disponible, que je marche sur les grands planchers suspendus… que j’arpente les rideaux et les perches d’éclairage.

    Il y a peu de sensations qui puissent s’apparenter à l’attente fébrile en coulisses pendant qu’une salle se remplit et qu’on entend les murmures de plaisir anticipé du public qui s’installe. La plupart des théâtres du monde ont un système de sonorisation qui permet aux gens dans la coulisse d’entendre ce qui se passe dans la salle… et on le fait toujours fonctionner, parce qu’on a besoin de cette inspiration-là… on devient follement fébriles… et on a beau avoir fait des tas de spectacles… ça ne change jamais cet état de fièvre… c’est épeurant et séduisant en même temps…

    Mais je me rends compte que notre itinérance face à ceux et celles qui ont des horaires réguliers elle se vit dès que nous dévions de la norme des salariés. Je travaille mieux les week-ends et le matin très tôt, l’été est la période la plus folle dans le monde des communications… alors, je n’ai plus besoin d’être en tournée pour me faire dire par ma blonde qu’elle ne me voit jamais… Pourtant, je travaille chez moi… j’y suis toujours… mais, quelque part, je n’y suis jamais… j’habite le monde que j’invente…

    Quelles vies merveilleuses nous avons et quel enfer nous faisons vivre à nos aimé(e)s…

    Posted 18 fév 2008 at 23:55
  4. Regor wrote:

    L’envers de la médaille….j’aime bien en entendre parler.

    Et il y en a qui font du 9 @ 5… et qui s’emmerdent.

    La folie ou la vie morne et tranquille ?

    Ce genre de job c’est une drogue.
    Quel est l’effet ?

    Posted 19 fév 2008 at 0:26
  5. Patrick Dion wrote:

    Sont chanceux hein?

    Posted 19 fév 2008 at 9:21
  6. Crispi wrote:

    Belle poésie, ce matin, Chroniques.

    Ici on a instauré d’office, quand mon fils avait 3 ans, des collations de nuit, à pas d’heure. Biscuits Chocolate Chip et verre de lait.

    Une façon de voir un papa parti avant l’aube et de retour après l’heure du dodo.

    On invente des moments d’intimité et on essaie, tant qu’on peut, d’éviter la photo sur le frigo…

    Posted 19 fév 2008 at 9:44
  7. La Marsouine wrote:

    Témoignage d’une fille de marin :

    Je trouve particulièrement intéressant le parallèle avec la vie des marins et c’est très pertinent, en ce qui concerne la présence à la maison. Mais les marins, sur leur bateau pendant 8 mois, ils ne voient personne (ou presque). Ils sont solitaires et il n’ont presque pas de contact avec le monde extérieur. Ce qui fait que, quand ils reviennent, après 2 ou 3 mois, les enfants et le père se tapent mutuellement sur les nerfs. On s’aime à distance dans les familles de marins. Là aussi, les marins marient des filles de marins, ce sont les seules à savoir dans quoi elles s’embarquent.

    Je pense que la personne la plus célèbre à être embarqué sur le bateau de mon père, c’est Paul Martin. Un peu moins glamour quand même :)

    Posted 19 fév 2008 at 10:17
  8. Amarre wrote:

    Il y a aussi le «Maman, tu pars encore en tournage…» Encore une fois, votre talent d’évocatrice est aussi délicieux que la lumière du printemps et le puissant désir de repartir.

    Posted 19 fév 2008 at 11:22
  9. Chroniques blondes wrote:

    Anne@corrigé! Y’avait des bouts en trop!
    Tassili@Vous êtes plus que normale, croyez-moi!
    Marc@Jacques?! Ah ben, ah ben!
    Regor@une drogue dure. Avec des décrochages spectaculaires aussi. Mais c’est surtout une question de tempérament et d’opportunités.

    Patrick Dion@chanceux de faire ce qu’ils aiment… en travaillant comme des fous! Y’en a beaucoup qui lâchent en chemin. Trop dur. Trop imprévisible. Mauvais mauvais pour les anxieux.

    Crispi@je vois qu’on se comprend! Il y a aussi l’option, “allons tous en famille sur le plateau histoire de dévaliser le kraft”.

    Marsouine@l’Ingénieux a déjà été marin. Et croyez moi, les gens en tournage ne voient personne non plus! Sauf l’équipage qui leur tape aussi sur les nerfs par moment. Ce qui se passent dans le monde? Aucune idée.

    Paul Martin sur le bateau de votre papa? Mais tout le monde sait que le plus important sur un bateau, le plus vénéré, c’est le cuisinier! C’est full glamour!

    Amarre@hélas… on l’entend aussi celle-là. Mais ils suivent et après, ils font pareil les petits mauzuss!

    Posted 19 fév 2008 at 15:30
  10. Amarre wrote:

    Comment vous le savez qu’elle a « fait pareil la petite mauzus»? Et puis, je vous le donne en mille, elle est enceinte!!!

    Posted 19 fév 2008 at 17:00
  11. Chroniques blondes wrote:

    Amarre@FÉLICITATIONS! Wow! C’est ce qui s’appelle “fonder une dynastie”!

    Marsouine… je viens de comprendre, ô nounoune blonde que je suis. Pas Pol Martin, PAUL Martin. Misère… M’a dire comme vous, c’est moins glamour.

    Posted 19 fév 2008 at 17:22
  12. zaz wrote:

    Que c’est intéressant!! J’adorais votre blogue, puis j’avais arrêté de lire lors d’une pause. J’ai hâte d’aller lire les post précédents pour me rattraper!

    Posted 19 fév 2008 at 17:27
  13. Intellex wrote:

    On a passée presqu’une année à se garocher le restant des balles molles données au wrap de Daniel et les Superdogs. Fiston porte encore les pantalons obtenus dans je-ne-sais-plus quel set. Je m’asseois encore sur le canapé du bureau ovale des Kennedy, dors encore sur l’oreiller de Rémi Girard et me souviens trop bien de l’air “bof” de Mila. Ça a eu certains avantages, au fond.
    Notre histoire s’est terminée comme la Turbulence des Fluides, juste après la suite du Déclin, pas longtemps avant l’autre truc du futur.
    J’ai de ses nouvelles aux 3 ou 4 mois, comme là, il est en tournage au Saguenay… et même s’il m’a dit y’a quelques mois qu’il enviait mon mariage heureux et “stable” avec l’autre et ma petite maison d’écrivaine, haha, je demeure persuadée qu’au fond, sa “dépendance au keygrip”, comme je disais souvent, l’aurait tué, s’il avait du en être privé pour l’amouuur.
    Et je ne regrette rien. J’ai passées de très belles années à entendre parler de décors pas “raccord”, de vedettes “humbles” et de comment il était parfait, Samuel. Qui ont eu, quand même, le dessus sur ma patience de blonde qui n’aime pas trop les odeurs de machineries et les “peux-tu me mettre ça dans le frigo ? Faut que j’y aille, c’est silence dans trois…” !

    Posted 19 fév 2008 at 17:38
  14. Madame Unetelle wrote:

    J’ai été longtemps absente de la blogosphère et je aussi croyais ce blogue “fermé”. Heureuse de vous relire. Je vais profiter de mon prochain congé pour venir lire les archives manquées!

    Quand je lis votre post, je suis bien heureuse de n’avoir pas réussi à franchir l’étape des films clichés de ma vie étudiante. Si j’avais eu du talent, ben… j’aurais peut-être pété les plombs!

    Surtout que sur les tournages étudiants, j’enviais toujours le confort des acteurs. On les gardait au chaud jusqu’à ce que tout soit prêt! Perchistes, réalisateurs, scripts et autres nègres de plateau se les gelaient sous la plus ou le verglas!

    Posted 19 fév 2008 at 18:19
  15. Djo wrote:

    Hi hi hi! Moi je suis (maintenant) de l’autre côté du miroir. Celui où on apprend à devenir ce que vous décrivez.

    N’empêche que je comprends aussi parce que c’est un monde auquel j’ai renoncé après y avoir vitement souffert. J’aime pas attendre, j’aime pas geler pis du côté plus chaud des bureaux : j’aime pas compter.

    Dame CB et dame Intellex, vos textes transcendent!

    Djo

    Posted 19 fév 2008 at 21:02
  16. La Marsouine wrote:

    Ahahaha! Non, la cuisinière sur le bateau de mon père, c’était une grosse madame du sud qui les gâtaient pourri. J’pas mal sûr que sa cuisine devait être à l’opposé d’une saine diète… mon père revenait tout le temps avec une 20aine de livres en trop.

    Posted 19 fév 2008 at 21:09
  17. Matante Porn wrote:

    Et pendant que j’habillais tous ces petits enfants acteurs sur Spiderwick,j’habillais malheureusement pas le mien … On a du se croiser au wrap party c’est comme rien ?!?!
    Tu nous decris bien !

    Posted 22 fév 2008 at 14:09
  18. Magda wrote:

    Je crois que je vais revenir souvent par ici…

    Posted 07 sept 2008 at 17:06

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