Aujourd’hui, les « bulls » y sont allés franchement. Bing bang rentre dedans tant pis pour l’imprudent.
Mais c’est ça le 4 Sous. Bing bang rentre dedans.
On n’y fait pas une cenne mais on en garde des souvenirs fous qui nous tiennent au chaud pendant des années. Et ça, ça n’a pas de prix…
J’y ai fait ma discrète entrée dans le monde du théâtre.
C’était une pièce du dramaturge britannique Steven Berkoff.
Une pièce au titre vénéneux « Décadence »… Robert Lalonde, qui assurait l’intérim de la direction artistique pendant que Pierre Bernard prenait quelques mois de repos, m’a appelée en désespoir de cause. Ils ne trouvaient pas de traducteur et Normand Canac-Marquis avait donné mon nom. Est-ce que je voulais bien lire la pièce et, comme j’étais novice dans la traduction théâtrale, peut-être traduire le premier acte pour voir « si ça allait »?
Un ego, si tu lui montre pas qui c’est qui est le boss, te mène à ta perte et te prive d’une multitude de possibilités. Et comme, de toutes façons, ma curiosité a toujours été plus forte que mon ego, je me suis retrouvée dans le minuscule café du 4 Sous à serrer la main de Robert Lalonde. En me voyant, il a eu l’air perplexe… et vaguement inquiet. Qu’est-ce qu’il a vu? Un petit bout de fille avec une face de lune qui n’avait jamais traduit de sa vie, jamais écrit de pièce de théâtre non plus… Juste écrit des films qu’il avait pas vus et de la maudite tévé à m… Mais il m’a quand même tendue la pièce.
Je suis rentrée chez moi, ma bombe sous le bras et je me suis plongée dans l’univers de Berkoff.
Berkoff, c’est le genre d’auteur qui écrit avec un marteau piqueur tout en ayant la précision d’un laser. C’est le dentiste « à frette » pour l’extraction de quatre molaires. C’est une écriture hargneuse, vengeresse, cruelle, charnelle et effrayante dans ce qu’elle dit de la nature humaine, du colonialisme, de la vampirisation de la classe ouvrière enfouie dans sa crasse, de la décadence fin de race de « l’upper class » anglaise.
Et la pièce était écrite sans ponctuation.
J’ai plongé… et la première affaire que j’ai su, j’avais été happée par la bête, dévorée vivante par la mère « motherfucker » d’Alien. Je me levais la nuit pour aller en traduire un autre petit bout, comme une boulimique qui passe à travers un sac de chips.
C’était une révélation pour la petite fille sage terrorisée à l’idée de déplaire que j’étais alors. On pouvait massacrer à la tronçonneuse avec des mots? You bet!
On pouvait jouir sur scène devant tout le monde, faire gicler les tripes, le sang et la connerie? You bet!
Une révélation je vous dis. Mieux, une libération.
Et ensuite, il y a eu Jean-Louis Millette (Paillasson! Les patates en chocolat!), Monique Miller, Serge Denoncourt et l’infiniment adorable Pierre Bernard. La totale.
J’ai traduit d’autres pièces après, toutes british. Et si j’ai été touchée par la finesse de Bennett, que j’ai beaucoup ri avec Ludlam et que le sens politique de Wesker me plonge dans des abimes d’admiration, je n’ai jamais retrouvé l’éblouissement de cette première fois avec Berkoff.
Comme quoi, on peut vraiment perdre sa virginité dans l’extase.
Longue vie au nouveau Théâtre de 4 Sous!












Comments 13
Ahhh! Le Quat’Sous! L’endroit où je vécus des moments qui allaient changer ma vie à jamais… Découvrir à 13 ans la dramaturgie New Yorkaise avec le Love de Murray Schisgal et puis, coup sur coup… l’Osstidcho, À toi pour toujours ta Marie-Lou le Grand Cirque Ordinaire et puis Normand Chaurette… Le Quat’Sous, c’est aussi Paul… cher Paul qui a marqué ma vie avec ses commentaires intempestifs et bourrus mais pleins d’amour… et puis les 3 autres fondateurs du théâtre que j’ai le privilège de compter parmi mes amis… Yvon Deschamps, généreux, intense… à qui je dois encore de signer «Les Boys à Yvon» que je lui ai promis le soir de la première des «Girls à Clémence», que je venais de créer à Eastman comme adaptateur-scénariste… Claude Léveillée, mon compagnon de route pendant 20 ans, jusqu’à ce tragique soir d’avril où je me retrouvais dans la salle d’urgence du Royal Vic, avec lui entre la vie et la mort… Et puis Jean-Louis, qui, dès ma première année à l’École Nationale, me prit sous son aile et dont j’ai conservé sur mon répondeur, le dernier message téléphonique de son souffle… alors qu’il descendait prendre le taxi où il allait s’écrouler… Le Quat’Sous ce fut aussi ça pour moi, la vie, la mort, l’absolu et l’apprentissage du métier des mots et des images, depuis l’adolescence… Encore, l’an dernier, j’y voyais mon amie Danielle Proulx, avec qui j’ai fait mon cours secondaire, géniale dans Vincent River… Ah, le Quat’Sous, le mien, le nôtre… ce souffle mystique de l’ancienne synagogue qui l’habitait toujours… Je lui souhaite la renaissance des renaissances dans ses nouveaux habits…
Posted 06 fév 2008 at 19:53 ¶Quelle expérience de lecture et d’écriture vous avez… Vos textes, comme aujourd’hui par exemple, sont tout d’une pièce. Une même respiration les traverse. Je sais de quelle ivresse vous parlez. Vous avez le don de la mettre en mots, au surplus.
Ça donne vraiment le goût d’écrire, de passer les mots au presse-jus.
Posted 06 fév 2008 at 22:21 ¶Coïncidence, à peu près à la même époque, j’étais étudiante et ouvreuse au Quat’sous. J’ai adoré Décadence. Je comprends que vous ayez traduit cette pièce avec la voracité d’une mangeuse de chips, j’ai pour ma part été éblouie par chacune de ses répliques. Et aujourd’hui, quelques lignes sur cyberpresse m’apprennent que ça y est, que la démolition est commencée… De vous lire me rappelle cette époque de façon plus tangible, je me sens tout à coup accompagnée dans cette petite nostalgie. Merci!
Posted 06 fév 2008 at 23:24 ¶Un texte qui vient me chercher, moi qui pense de plus en plus me redirigier vers la traduction. Un exercise qui me passionne, même pour des textes beaucoup moins poignants que ceux que tu évoques ici.
Posted 07 fév 2008 at 6:54 ¶«Un ego, si tu lui montre pas qui c’est qui est le boss, te mène à ta perte et te prive d’une multitude de possibilités.» «Un ego, si tu lui montre pas qui c’est qui est le boss, te mène à ta perte et te prive d’une multitude de possibilités.»«Un ego, si tu lui montre pas qui c’est qui est le boss, te mène à ta perte et te prive d’une multitude de possibilités.»
Oups, j’étais accrochée. Longue vie au Quat’Sous. Merci pour ces mots vibrants.
Posted 07 fév 2008 at 17:07 ¶Marc… mets en qu’on lui souhaite une belle renaissance!
Denis T. Oui, un beau presse-jus qu’on gosse à la main!
Choubidou! Pas vrai?!? On a dû se croiser alors… mais je parlais pas beaucoup, j’étais tellement timide.
Sara au Niger (à Niamey?) c’est toujours toujours un exercice intéressant de se promener dans les baskets d’une autre écriture que la nôtre.
Amarre, t’es drôle! Je ri. Je ri. Je ri. Oups. J’étais accrochée!
Posted 07 fév 2008 at 17:17 ¶Et qui n’a pas couché avec Paulo Buissono!
Queue de souvenir!
Posted 07 fév 2008 at 19:22 ¶oui, Niamey. Encore quelques temps du moins.
Posted 08 fév 2008 at 9:27 ¶Euh… Raoul… Moi j’ai pas couché avec Piccolo… avec Colombine, oui, mais pas avec l’arlequin… désolé de défaire tes fantasmes…
Posted 08 fév 2008 at 12:14 ¶Raoul… moi non plus, j’ai pas couché avec l’ami Paul. Pur altruisme humanitaire. Ça l’aurait achevé.
Posted 08 fév 2008 at 12:54 ¶Putain de Merde!
Posted 08 fév 2008 at 15:59 ¶Ya pas juste les murs du 4’sous qui viennent de tomber, bordel de merde!
@ Raoul, quelle langue sale vous faites! Mais on aime ça !!!! arf!
@ Marc Desjardins, vous avez couché avec Christine Olivier?!?!?
@ CB, merci pour ce beau billet. Il me fait oublier les promesses que je me suis fait à moi-même, à chaque dernière fois que je suis allée au 4 Sous : j’ai trop frette, je ne reviens plus ici, certain!
Posted 08 fév 2008 at 16:31 ¶CB: pur altruisme humanitaire!
Posted 08 fév 2008 at 18:42 ¶Héhé! J’aimerais pas me faire sortir cette défaite la par une fille dans un bar! (que ce soit un oui, ou un non!)