N’allez pas croire que la job d’auteur relève de la mystique quantique et de la garde-robe de Carrie Bradshaw. En tout cas, ici, c’est plutôt la protection farouche du territoire et le pyjama made in China.
Qu’on se le dise, l’essentiel du travail d’un auteur, c’est de repousser les assauts du monde extérieur pour qui vous ne travaillez pas pour vrai et qui, tout bonnement, en tire la conclusion qu’il peut vous déranger n’importe quand, et surtout pour n’importe quoi.
Il ne leur viendrait pas à l’idée d’entrer à l’improviste dans la salle d’opération d’un copain chirurgien - quelle idée répugnante - pendant qu’il procède à l’ablation d’une vésicule ou pire d’une prostate, ni d’interrompre un pilote qui amorce sa descente vers Rio, mais alors que vous êtes en train de faire délicatement basculer Jean-Georges vers l’amour, ou René vers la fondation du M.S.A (non, les raveurs, ce n’est pas une nouvelle version du MDMA, also known as extasy pour les intimes, mais le très désuet mouvement souveraineté association)… PAF!
- Je ne te dérangerai pas longtemps, j’étais sur ta rue et j’avais justement une crise, que dis-je, un florilège de névroses, à confier à une oreille compatissante.
- C’est parce que René allait fonder le M.S.A…
- Je capote. Je n’en dors pas. Si tu savais ce qui m’arrive.
- Heu, oui, mais heu, René vient de quitter Lesage, c’est un moment charnière de notre hist…
- Il faut que tu me promettes de ne pas le dire. Si ça se savait, ce serait terrible.
- Tout le monde le sait que Lévesque n’est plus au Parti Libéral.
- Mais non voyons, pas ton affaire. La mienne.
- Ah.
- T’as pas du thé, quequ’chose? Je mangerais, je suis complètement en hypoglycémie, là.
Vous faites du thé. Votre “invité” se sert abondamment dans votre frigo, engouffrant le jambon du lunch de la petite.
- Imagine toi donc que Coralie… (se tordant les mains) Je devrais pas te dire ça. C’est teeeellement heavy.
Vous sautez sur l’occasion de retourner dans le confort de votre bureau et de fonder, peinard, le maudit M.S.A.
- Alors surtout ne me le dis pas.
- J’en dors pas. Il faut que je le dise à quelqu’un. Tu comprends, c’est trop lourd.
- Mais c’est Coralie ou c’est toi?
- C’est Coralie mais elle me l’a dit, à moi.
- Et c’est toi qui dors pas?!
- C’est tellement troublant.
Vous n’y échapperez pas, vous le sentez. Rendu là, vous vous foutez que Coralie ait massacré quelqu’un à la chain saw. Tout ce que vous voulez, c’est préserver un tout petit peu de l’élan que vous aviez en vous levant ce matin là pour passer à travers l’épineux dossier d’un claquage de porte historique et de la fondation d’un nouveau parti politique.
- Vas-y. (qu’on en finisse, mais ça, vous êtes polie, vous ne le dites pas).
- Coralie trompe Eugène.
- Coralie trompe toujours ses chums.
- Oui, mais là, tu ne devineras jamais avec qui.
- Le veux-je vraiment?
- Un bad boy.
- Wow.
Vite, vite, une centaine de noms vous viennent en tête. Rien ne ressemble plus à un bad boy qu’un autre bad boy. Tiens, c’est brillant comme réflexion ça. Vous partagez, fière de vous.
- Tu sais, rien ne ressemble plus à un bad boy qu’un autre bad boy.
À son air triste, vous voyez bien que ce n’est pas la réponse attendue. Votre “invité” insiste.
- Non, non, attends, celui-là, c’est le pire des bad boy. Et il est connu.
- Wow.
Là encore, une centaine de noms vous viennent en tête. Dire que la colonie artistique regorge de bad boy, c’est une lapalissade. Est-ce qu’il y a des fourmis dans une fourmilière? Duh.
La fondation du M.S.A. est définitivement sur la glace pour la journée. Scrap. Vous respirez par le nez et vous hasardez une hypothèse.
- Coralie n’a jamais été fidèle et elle ne fréquente que des hommes connus, riches et influents qui la rendent très très malheureuse. Une vraie nouvelle serait qu’elle épouse un éboueur, qu’elle lui fasse quatre enfants en banlieue et qu’elle jette sa réserve d’anti-dépresseurs dans un broyeur au design finlandais.
- En tout cas, le gars avec qui elle trompe Eugène au motel, c’est CHOSE! Et il faut me promettre de ne jamais le dire à personne parce que moi, je l’ai déjà dit à deux personnes, trois avec toi.
Wow. Super. Formidable. Maintenant, non seulement votre journée d’écriture est nulle et non avenue, votre frigo vidé de sa substance et votre cuisine envahie par l’état de crise, mais vous voilà en plus coincée par un secret de Polichinelle, le CHOSE en question étant à peu près aussi discret que le Centre Bell un soir de finale de Coupe Stanley.
Vous avez alors le choix entre déménager en Islande pour être sûre que le jour où le “scandale” éclate, vous ne soyez pas automatiquement accusée d’être celle qui a “stoolé” cet important secret d’état, installer des rideaux pare-balles comme dans les territoires occupés de la bande de Gaza pour être certaine de ne pas être envahie au milieu d’un quadruple pontage… ou rompre.
Vous ne voyez pas d’autre choix que la rupture.
Parce que justifier à répétition que la misère des riches vous intéresse tout à fait moyennement et que vous avez un texte compliqué à remettre dans deux heures, c’est encore plus difficile que de quitter le Parti Libéral pour fonder le M.S.A.
***
Comments 16
Tiens! vous voilà. Un samedi matin! Tempête de neige ici, routes bloquées, personne à la maison. Se cacher pour travailler, et cacher le jambon aussi, dans le tiroir, derrière les oignons. Avec mon amie Ginette, on disait dans ces cas-là, comme un mantra: oignons, terrier. Se mêler de nos oignons, rester dans notre terrier. Et demain le Superbowl. Ce sera un super week-end pour “travailler pour vrai.” Yessss.
Posted 02 fév 2008 at 11:30 ¶Je vais faire lire ton billet de ce matin à tous les gens qui naviguent autour de moi… Ils vont enfin comprendre pourquoi je ne réponds jamais à la porte et rarement au téléphone (les afficheurs, quelle merveille…). Avis d’ailleurs aux propriétaires de cellulaires qui n’affichent pas le nom, aux gens aux numéros confidentiels ou à ceux qui signalent *67 avant de composer mon numéro… si je ne sais pas qui vous êtes… je ne réponds pas. Et pour ceux dont je sais qui ils/elles sont et à qui je ne réponds pas… le message est clair: JE TRAVAILLE et/ou la machine espresso est brisée… Merci amie blonde d’avoir su formuler parfaitement l’une des douleurs de nos métiers de mots qui, selon beaucoup, ne sont pas des métiers!
Posted 02 fév 2008 at 11:34 ¶Amarre, chez vous aussi la neige, hein? Ici, “on” aime beaucoup, ça tempère les ardeurs! J’aime, j’adore votre “oignon terrier”!!!
Marc, faites faites! Et passez le message! “Circulez, y’a rien à voir”!
Posted 02 fév 2008 at 11:55 ¶Chroniques, un intercom et une caméra, ça ne vous tente pas ?
Je le sais, ça fait un peu repère de Hells et mesure extrème, mais comme ça, vous pourriez garder votre jambon au froid et vos idées au chaud…
Crispi
Posted 02 fév 2008 at 14:39 ¶C’est surprenant à quel point le fait de travailler chez soi est perçu par certains comme un loisir permanent. J’ai abdiqué de justifier mon travail. J’avais l’habitude de dire : ‘’Mais je travaille VRAIMENT. Il s’agit d’un VRAI bureau qui génère du VRAI travail’’. Je recevais toujours en retour un regard indulgent de ceux-là qui me croyaient dépourvue de gratitude pour cette vie qui m’avait donné le loisir perpétuel d’organiser mes journées à ma guise. Et le produit du travail était souvent perçu comme une grâce. Le
mot ‘’chanceuse’’ est venu à moi plus souvent qu’à mon tour. Aujourd’hui je reconnais cette chance, celle d’avoir la capacité de réaliser et d’achever à temps sans la gouverne de personne. Mais je connais également tout ce que cela implique de discipline, de responsabilité, d’auto motivation et de planification familiale.
Le renard n’a-t-il pas la réputation d’être habile et rusé?
Soyez fin renard, rappelez-leurs que les renards sont porteurs de rage, ils vous laisserons créer en paix… Une renarde à temps plein
Posted 03 fév 2008 at 7:59 ¶Fût un temps ou mon chez-moi avait l’air de la gare centrale, un vendredi de fin de journée, avec buffet à volonté. Et si j’avais, comme la Lucy de Peanut’s, chargé 5 sous pour les “consultations”, je serais actuellement en train de t’écrire de ma retraite èa Bora Bora… Hélas! Un jour, j’ai fermé la gare, barricadé le frigo et décidé de répondre par un “ouais pis?” aux malheurs des autres. Question de santé mentale. Et de rendement au boulot!
Posted 03 fév 2008 at 8:48 ¶DIfficile de quitter le PLQ pour fonder le MSA? Quand le fruit est mûr, il tombe de l’arbre… mais parfois, même quand il est mûr, y reste accroché. Non, je ne nommerai pas de noms!
À Annick, en particulier… Je suis consultant/autonome/entrepreneur en plus d’être créateur depuis plus de 30 ans… J’ai la chance de très très bien gagner ma vie en général et en particulier… de gagner 3 à 5 fois plus de sous que mes frères, soeurs, cousins, cousines, oncles, tantes et surtout parents (je viens d’une famille pauvre). J’ai la fiscalité la plus compliquée de la planète et pourtant je suis bien vu de l’impôt… Pourtant, régulièrement, ma mère me demande si je n’ai pas envie d’un vrai travail…et veut me prodiguer des conseils fiscaux… et puis, quand elle venait voir un spectacle que j’avais créé, par exemple, même si c’était à Wilfrid-Pelletier ou au Carnegie Hall, j’avais l’impression, dans son regard, qu’elle venait d’assister à une de mes «séances» d’école… On n’en sort jamais… Aujourd’hui, ma jeune blonde se plaint que je ne suis jamais en vacances en même temps qu’elle (elle est enseignante) et en même temps parle de combien j’ai de la chance de faire ce que je veux de mes journées… elle ne se plaint pas par contre du fait que je paie presque tout… Je le jure, j’ai appris à ne plus y penser, critiquer ou commenter… Le laisser-aller, c’est très zen…
Posted 03 fév 2008 at 17:32 ¶j’ai vraiment beaucoup d’admiration pour celles et ceux qui travaillent à la maison. moi, quand je m’y essaye, (les fois où je dis, je ne peux pas finir ce rapport ou ce mémoire ou n’importe quoi à rédiger et que je pense que j’y arriverai mieux à la maison) ça ne fonctionne pas. je suis attirée par ce livre dont il ne me reste qu’une centaine de page à lire ou tiens je fais une brassée ou encore je pars une sauce spag et pi y’a le jardin… en tk le travail avance pas vite, même si j’étais pleine de bonne volonté et qu’y a pas de visite… donc j’aurai probablement, sauté sur l’occasion pour en savoir plus sur coralie et son bad boy (et oui en plus j’adore les potins)… donc, je travaille au bureau ou la procastination est beaucoup plus difficile… et je reste pleine d’admiration pour les gens qui arrivent “malgré tout” à travailler à la maison et à créer… et même à nourrir un blogue. bravo !
Posted 04 fév 2008 at 7:51 ¶Merci Marc de partager avec nous et avec moi en particulier, votre expérience. Le partage est un des plus beaux cadeaux. Il est gratuit et enrichissant tout à la fois.
”Le laisser-aller, c’est très zen…” Je suis le courant.
Posted 04 fév 2008 at 8:44 ¶Je compatis. D’où l’intérêt d’habiter loin des lieux de pèlerinage habituels. Moi, j’ai l’oratoire pas loin s’ils ont besoin de se confier…
Posted 04 fév 2008 at 11:36 ¶Ce sont donc les poules qui courrent vers le terrier !
Posted 04 fév 2008 at 11:40 ¶Ici, je ne compte plus les jours où, au téléphone, un bien intentionné m’invite à ceci, à cela ou, mieux, à garder son petit dernier parce qu’un rendez-vous là, un urgent besoin de truc ici… Garder ! Si je réponds l’invariable “Dis, si j’étais dans un bureau du ministère, est-ce que tu me l’apporterais, ton marmot ?” j’entends l’invariable-bis “heu, bin, c’parce que là, heu, bin tu pourras travailler plus tard, tu fais ce que tu veux, non ?”.
(Si je faisais réellement ce que je veux, je crois que j’aurais un “vrai-de-vrai” bureau, comme ces autres qui ne recoivent personne en plein milieu d’un dossier chaud ! Et la force de répondre à pleins poumons “non, et en prime, ton marmot, il m’énarve-euh”. La garderie, tu sais ?)
Une fois, j’ai “facturé” une amie venue se plaindre tout l’après-midi. Au montant exact de ce que j’aurais demandé au client.* Elle est quand même revenue. Plusieurs fois. Et n’a jamais payé.
Wendy: Get a lot written today?
Posted 04 fév 2008 at 14:08 ¶Jack: Yes.
Wendy: Hey! Weather forecast said it’s gonna snow tonight.
Jack: What do you want me to do about it?
Wendy: Aw, come on, hun. Don’t be so grouchy.
Jack: I’m not being grouchy. I just want to finish my work.
Wendy: OK, I understand. I’ll come back later on with a couple of sandwiches for ya, and maybe you’ll let me read something then.
Jack: Wendy, let me explain something to you. Whenever you come in here and interrupt me, you’re breaking my concentration. You’re distracting me. (He hits his head with the palm of his hand and rips up his manuscript) And it will then take me time to get back to where I was. Understand?
Wendy: Yeah.
Jack: Fine. I’m gonna make a new rule. Whenever I’m in here, and you hear me typing (he types keys to demonstrate), whether you don’t hear me typing, whatever the f–k you hear me doing in here, when I’m in here, that means that I am working. That means don’t come in. Now do you think you can handle that?
Wendy: Yeah.
Jack: Fine. Why don’t you start right now and get the f–k out of here?
Wendy: OK.
Ah! Je vois que je viens de toucher le nerf sensible du travailleur autonome! Puisque nous n’avons ni plan de pension, ni assurance dentaire, ni chômage, pourrions-nous au moins avoir la paix?! Partons un mouvement mes amis! Et adoptons un principe de compréhension facile pour tous “mon tarif horaire ou un aller simple pour l’Oratoire”!
Posted 04 fév 2008 at 14:18 ¶Ce mouvement pourrait adopter un sigle du genre DÉFENSE DE (cercle traversé d’une barre en diagonal de même couleur) et distribuer des pancartes à ses membres à l’allure de cette effigie contenant le texte qui suit:
UNIVERS EN CONSTRUCTION
DÉFENSE D’ENTRÉE
Risque de cataclysme
Ce serait peut-être plus efficace pour ceux dont la menace de rage ne rebute pas.
Posted 04 fév 2008 at 16:17 ¶LE RENARD ET SA TERREUR.
Posted 05 fév 2008 at 0:00 ¶C’est du véritable bonbon. un délice de lecture.
Messi bokou…
Posted 07 fév 2008 at 10:00 ¶Post a Comment