La tache d’encre

Je vais aller plus loin que Monsieur Foglia. La vĂ©ritĂ© n’existe pas. Les vraies histoires n’existent pas. Surtout pas celles qui se vantent de raconter la “vraie” histoire.
Rien de plus fabriquĂ© qu’une fiction basĂ©e sur “des faits vĂ©cus”. Je le sais, je l’ai fait. Bien sĂ»r, si on veut se cantonner dans le pĂ©destre “le 8 juillet 1967, il y a eu une rĂ©union de l’exĂ©cutif au Motel Alpin” on pourra jurer avoir dit la vĂ©ritĂ©. Franchement? Ça n’a aucun intĂ©rĂŞt. Ce qu’il y a de passionnant, c’est de dĂ©busquer ce qu’il y avait entre les lignes du procès verbal de la rĂ©union. Était-ce une lutte de pouvoir? Un prĂ©texte pour deux amants de fuir le domicile conjugal respectif? Une façon de tâter le terrain pour un dossier autrement plus explosif?
Rencontrer les “acteurs” de l’histoire est aussi un exercice fascinant. Du mĂŞme Ă©vènement, vous obtenez diffĂ©rentes versions, toutes contradictoires selon Ă  qui vous parlez et les enjeux dĂ©fendus pour la postĂ©ritĂ©. C’est humain. Normal. DĂ©fendable mĂŞme. Tout le monde veut passer Ă  l’histoire sous un jour favorable. Tout le monde a des comptes Ă  rĂ©gler. Tout le monde interprète sa version des Ă©vènements Ă  travers son prisme personnel.

En psycho, ils appellent ça le test de Rorschach, la tache d’encre. Vous demandez Ă  quelqu’un de vous dire ce qu’il voit dans une tache d’encre. La seule vĂ©ritĂ© pertinente est dans la rĂ©action de la personne qui interprète la tache d’encre. La tache elle-mĂŞme n’est qu’un tremplin, un rĂ©acteur.

Le meilleur exemple, c’est l’histoire de votre famille. Disons que vous ĂŞtes trois enfants. Vous aurez trois versions de l’histoire familiale. Aucun des trois ne l’aura vĂ©cu de la mĂŞme façon. Aucun des trois ne se souviendra des mĂŞmes dĂ©tails. Aucun des trois n’aura les mĂŞmes coupables, les mĂŞmes hĂ©ros, les mĂŞmes moments heureux et les mĂŞmes deuils.

Bien sĂ»r, vous aurez un consensus sur les faits; “Papa est mort Ă  39 ans, noyĂ©”.

Tout Ă©tant sujet Ă  interprĂ©tation, pour l’un, ce sera un suicide, pour le deuxième un accident, pour le troisième, un meurtre.

Mais alors, direz-vous, pourquoi dire des histoires qu’elles sont vraies?
Par manque d’imagination.
Dans “Tristano meurt” Antonio Tabucchi dit que la vĂ©ritĂ©, c’est la mĂ©moire rĂ©inventĂ©e.

Et le documentaire?

Rien de plus faux qu’un documentaire. Comment? Mais le documentaire c’est du “vrai” monde, non?

Non. C’est du monde devant une camĂ©ra qui tourne.

Ce n’est plus une nuance, c’est un canyon.

Mais alors, pour savoir ce qui s’est vraiment passĂ©, on fait quoi?

On lit de la fiction. Vous en apprendrez mille fois plus sur l’assassinat de J.F. Kennedy en lisant “American TabloĂŻd” de James Ellroy que dans n’importe quel rapport Warren.

Ellroy, qui a aussi Ă©tĂ© journaliste pour GQ, prĂ©tend qu’il n’y a qu’Ă  travers la fiction qu’il ne puisse dire rĂ©ellement la vĂ©ritĂ©.

D’ailleurs, ce blogue… C’est de la pure fiction.

Comments 20

  1. mon paul wrote:

    oui. Virginia Woolf disait: “I prefer, where truth is important, to write fiction.”

    Posted 08 jan 2008 at 13:50
  2. Joblo wrote:

    Comme tout cela est vrai ;)
    J’ai toujours prĂ©tendu (comme Ellroy) que le jour oĂą je dirais tout, je le ferais en fiction.
    Ça n’empĂŞche pas mes lecteurs de me demander si ce que je raconte est vrai. Bien sĂ»r que c’est vrai. Mais je le raconte comme une fiction. Et tout le monde pense que je charrie…
    Anyway, vaste et passionnant sujet que cette ligne tĂ©nue entre la rĂ©alitĂ©, l’interprĂ©tation qu’on en fait et la fiction. Sans compter la friction, qui mène le monde!
    Merci jolie blonde d’avoir fait resurgir Tabucchi Ă  ma mĂ©moire. Je ne pourrais pas le citer, j’ai tout oubliĂ©, mĂŞme l’histoire. Mais c’est un beau roman… je me souviens surtout de l’ambiance, qui porte son lot de vĂ©ritĂ©s.
    Bonne année. Pour vrai!

    Posted 08 jan 2008 at 14:21
  3. Marc Desjardins wrote:

    Toujours synchrone, tu Ă©voques ce sujet alors que je viens tout juste de regarder Capote sur The Movie Network! In Cold Blood, quel bel exemple de confusion entre rĂ©alitĂ© et fiction! Voir l’Ă©tonnante Catherine Keener en Nelle Harper Lee m’a fait penser Ă  toi. Tiens, en passant, info inutile… tu sais comment on traduit To Kill a Mockingbird en finnois? Kuin surmaisi satakielen… ce qui se traduit par le très romanesque «Like baning a nightingale»… Il n’y a pas d’oiseau-moqueur en Finlande…

    Posted 08 jan 2008 at 15:00
  4. Amarre wrote:

    Nous Ă©tions trois enfants dans la famille. Ma soeur est morte, noyĂ©e a-t-on dit, ses chiens Ă  cĂ´tĂ© d’elle jusqu’au lendemain que quelqu’un la trouve. Mon père manipulait le sophisme en maĂ®tre. J’ai grandi en ne sachant jamais ce qui Ă©tait vrai.

    Beaucoup de festivals de films documentaires s’appellent Regards sur le réél, Visions du réél. Ça m’a toujours Ă©nervĂ©e. Je crois que les gens qui sont dans mes documentaires jouent dedans. Jouent. Avec moi.

    Un grande annĂ©e Ă  vous, chère Blonde, Ă  réécrire la mĂ©moire, Ă  vivre, Ă  aimer. Merci d’ĂŞtre lĂ .

    Posted 08 jan 2008 at 17:09
  5. Philippe-A. wrote:

    Et dans “La malĂ©diction d’Edgar” de Marc Dugain.

    Posted 08 jan 2008 at 17:16
  6. Tassili wrote:

    La vĂ©ritĂ©, c’est la fiction qu’on se raconte Ă  soi-mĂŞme et qu’on croit. Étonnant dans les familles, en effet, de constater que par exemple, on n’a pas du tout eu les mĂŞmes parents!
    Un peu en retard, je vous souhaite, chère Belle Blonde, tout l’amour du monde, et de l’excellent scotch pour boire Ă  sa santĂ©.

    Posted 08 jan 2008 at 17:47
  7. Sociétés et Décadenc wrote:

    Je suis complètement d’accord avec le contenu de ce billet, « Blondes Chroniques ». Tous ont leur vĂ©ritĂ© propre, particulièrement les politiciens. Cependant, avec cette diffĂ©rence quant Ă  ces derniers : tous savent qu’ils mentent de façon Ă©hontĂ©e ; mais, ils savent aussi que personne ne prendra la parole pour le leur rappeler.

    Posted 08 jan 2008 at 18:53
  8. Prof Malgré Tout wrote:

    Vous dites :

    “Rien de plus faux qu’un documentaire. Comment? Mais le documentaire c’est du “vrai” monde, non?

    Non. C’est du monde devant une camĂ©ra qui tourne.”

    Je vous rĂ©ponds : “Amen”.

    Posted 08 jan 2008 at 19:28
  9. Pierre Cayouette wrote:

    Quel beau texte! Comme vous avez raison. Il n’y a pas mieux que la fiction pour cerner le rĂ©el.

    Posted 08 jan 2008 at 21:21
  10. Regor wrote:

    Ca me fait penser Ă  “Big Fish”, ou comment parfois on dĂ©couvre sous des aspect fabuleux une rĂ©alitĂ©….

    Ou sous des apsects fades une autre rĂ©alitĂ©….

    Voir par l’autre bout de la lorgnette

    Posted 08 jan 2008 at 21:48
  11. McComber wrote:

    Dès le moment oĂą tu l’Ă©cris, ça devient de la fiction. Papa Hem savait de quoi il parlait.

    Posted 08 jan 2008 at 22:56
  12. Intellex wrote:

    …et ces fictions qui nous dĂ©coivent, parce qu’elles ne sont pas dignes de votre talent… C’est de Romain Gary, dans “Chien Blanc”. Après Bouddah…

    Posted 08 jan 2008 at 23:34
  13. Pierre-Yves wrote:

    Ça me fait comprendre pourquoi la fiction me fait si peur… Ă©clairant.

    Posted 09 jan 2008 at 3:01
  14. Encre wrote:

    J’ai beaucoup aimĂ© ce billet. Ce qu’on appelle une vĂ©ritĂ© objective n’est jamais qu’un point de vue partiel et partial qu’on adopte consciemment ou pas. C’est Ă©vident lorsqu’on aborde des problèmes sociaux ou politiques. Le “fait” n’est jamais que ce qu’on aura choisi d’Ă©voquer et il ne parlera qu’en fonction de la perspective dans laquelle on l’insère. C’est “vrai” Ă©galement en science oĂą on opère une rĂ©duction de l’expĂ©rience en ne retenant idĂ©alement que les paramètres quatifiables.

    “La” vĂ©ritĂ© n’existe pas, toute vĂ©ritĂ© est partielle. Faut-il pour autant dĂ©clarer que tout doit ĂŞtre tenu pour de la fiction? Je ne crois pas. L’auteur d’une oeuvre de fiction n’a pas de comptes Ă  rendre Ă  personne - dans certains domaines (questions sociales et politiques, par ex.), cela peut ĂŞtre dangereux. La fiction du plus fort (du plus habile, de celui qui dispose de plus de moyens) s’impose comme VĂ©ritĂ© et c’est tout. Continuer de viser la vĂ©ritĂ© sans ĂŞtre naĂŻf et en sachant qu’elle relève de l’idĂ©al, je crois que c’est s’ouvrir Ă  la critique et ça, c’est tenter de construire ensemble un discours commun, plutĂ´t que d’imposer le sien. C’est dans un contexte politique particulier que l’idĂ©al d’objectivitĂ© et de rationalitĂ© s’est dĂ©veloppĂ© (dĂ©mocratie grecque) - important pour moi de ne pas perdre cela de vue ;)

    Bavarde la fille, ce matin… DĂ©solĂ©e ;)

    Posted 09 jan 2008 at 10:22
  15. Chroniques blondes wrote:

    Tous… Bonjour aux nouveaux, bienvenue!

    C’est exactement “ça” - pour l’ensemble de vos commentaires. C’est Ă  dire votre vĂ©ritĂ© sur la vĂ©ritĂ©. C’est une question Ă  multiples rĂ©ponses et toutes valent la peine d’ĂŞtre examinĂ©es.

    J’aime bien qu’Intellex nous rappelle Romain Gary. Évidemment, le romancier “invente” ceux qu’il observe dans la vie. Mais c’est “l’Ă©ditorial” Gary qu’on achète quand on lit ses livres.

    Encre. J’avais oubliĂ© qu’en recherche scientifique aussi on fait des choix arbitraires. Merci de le rappeler!

    Posted 09 jan 2008 at 10:43
  16. benoit wrote:

    Ă€ vous lire tous, la vĂ©ritĂ© n’existe pas! Ce ne serait pas plutĂ´t qu’elle est encombrante et qu’elle n’obĂ©it pas au crĂ©ateur. Vivement la fiction donc! D’autant plus qu’on pourra toujours dire que ce n’est qu’une histoire. Pour LA vielle dame qui prĂ©tendait aller Ă  Venise, il y en a 69 autres qui y allait vraiment mais qui avaient le malheur (ou le bonheur, c’est selon)de ne pas avoir racontĂ© leur histoire Ă  Monsieur le chroniqueur.
    Désolé mais la vérité existe mais elle est trop souvent moche e ennuyante pour être montrable.

    Posted 09 jan 2008 at 18:25
  17. Tassili wrote:

    @BenoĂ®t: si vĂ©ritĂ© il y a, elle est forcĂ©ment assujettie Ă  l’angle de vue de celui qui la voit/raconte, non? Faites une crĂŞpe; aussi fine soit-elle, elle aura toujours 2 cĂ´tĂ©s…

    Posted 10 jan 2008 at 2:17
  18. benoit wrote:

    @tassili: D’accord mais ce seront toujours 2 cĂ´tĂ©s d’une crĂŞpe…

    Posted 10 jan 2008 at 11:30
  19. Crispi wrote:

    Intéressants, tous ces points de vue.

    La vĂ©ritĂ© est probablement quelque part, entre toutes les idĂ©es qu’on s’en fait. Et tant mieux quelles soient multiples, sinon le monde serait ben ennuyant, du genre boring Ă  l’os.

    Vive la multiplicité des langages et pour moi les visions romanesques. Ces étincelles qui allument les passions, en faux ou en vrai.

    Bonne annĂ©e, toute blonde, j’espère que chez vous sont biens.

    Posted 11 jan 2008 at 12:21
  20. Eveline wrote:

    Cette phrase m’a sciĂ©e : “Papa est mort Ă  39 ans, noyé”.
    C’est exactement ce qui est arrivĂ© dans l’histoire de ma famille. Mais nous ne sommes pas trois, nous sommes sept. La plus vieille a 52 ans et j’en ai 34. Alors oui, nos versions diffèrent juste Ă  cause de notre diffĂ©rence d’âge et aussi Ă  cause que j’avais 1 an quand mon père en avait 39…
    Je n’ai pas vraiment rapport avec votre sujet mais comme je vous disais, je ne voyais plus que “la” phrase..

    Posted 22 jan 2008 at 11:57

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  1. From Le blog de JosĂ©e Blanchette » Blog Archive » La vĂ©ritĂ© toute nue on 08 jan 2008 at 14:43

    [...] Vous irez la lire sur la vĂ©ritĂ© et la fiction. Vaste question qui me passionne depuis toujours Ă©tant donnĂ© que je fais souvent dans l’auto-fiction journalistique quand ce n’est pas dans l’auto-friction tout court. Durant les vacances, une affectueuse amie-lectrice de longue date (elle me connaĂ®t depuis avant ma naissance, c’est dire!) me disait: “on a souvent l’impression que tu nous charries”. Ça m’a fait sourire. Non seulement je ne vous charrie pas mais je vous Ă©pargne. Si j’Ă©tais une banque, je serais riche. Avec une seule vĂ©ritable histoire, je suis capable de faire fructifier et d’en tirer un billet de blogue, un article dans Le Devoir, un commentaire Ă  la radio et un chapitre de mes mĂ©moires intimes qui seront publiĂ©es après ma mort pour le plus grand bonheur de mon seul et unique hĂ©ritier. [...]

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