Rumble in the jungle

L’an dernier, Fils est parti de la maison à l’âge vénérable de 23 ans, emportant avec lui une laveuse, une sécheuse, son lit et la moitié de mes casseroles.

Hier, il me téléphone; “Mom, on a fait le ménage, c’est le temps de venir, t’es libre à quatre heures“?

“On” c’est son Best Buddy depuis la garderie, l’Obélix de son Astérix. Ils partagent un très chic appartement rue Dorion, au sud de Ste-Catherine, sous la bienveillante attention du Pont Jacques Cartier. Autrement dit, la jungle.

Leur appart’ c’est la “Bohême” de Puccini et leur coin de rue un décors pour le “Trainspotting” de Dany Boyle. Un crack house pour voisins, des filles dites “de joie” ravagées par la misère, une taverne où les dames sont bienvenues (mais étrangement absentes…). De la poubelle éventrée en abondance. Des arbres? De la verdure? Vous n’y pensez pas.

Du premier étage du crack-house, un gars descend des sacs de pot accrochés à une corde à danser rose fluo. Il opère son commerce sans même quitter son lazy boy, le “remote” dans l’autre main. Pépère.

Le cauchemar d’une mère, right?

Wrong.

En partant de chez lui, nous avons fait un bout de chemin ensemble en jasant. Le soleil se couchait, l’air de cet octobre exceptionnellement tiède embaumait, il y avait une fille qui s’engueulait avec son pimp pendant que son client s’impatientait - le blow job n’attend pas.
L’eau chaude, l’eau frette, Monsieur Forcier.

J’ai regardé Fils. Il m’escortait, à l’aise, relax, souriant, me racontant sa job en enjambant un restant de poutine abandonné sur le trottoir, crinière au vent, offrant à la vie ce visage menu de perpétuel petit prince qui le suit depuis son premier jour sur terre … Dans son élément.

Je me suis demandé comment ce mince jeune homme pas du tout baraqué, si pacifique, si doux, pouvait être dans son élément dans un quartier aussi rough?

Il m’est revenu un souvenir de lui. Il devait avoir sept ou huit ans. C’était un enfant chétif et tendre, perpétuellement distrait, lumineux.

En revenant de l’école, il était tombé sur un itinérant qui faisait une crise cardiaque dans une ruelle. Fils était allé composer le 911 dans une cabine et il était revenu auprès de l’itinérant. L’homme était mort en lui tenant la main.

Les policiers me l’avaient ramené, impressionnés par son calme. Fils avait haussé les épaules; “j’allais quand même pas le laisser mourir tout seul”? Et il était allé manger une petite collation.

Hier, j’ai vu le même enfant, heureux.

Addendum: A son grand dam, la mère de ce billet ne peut en aucun cas revendiquer quelque gloire que ce soit dans cette histoire. Elle est la première stupéfaite devant cette preuve par dix que nos enfants ne nous appartiennent pas, qu’ils suivent leur nature et qu’ils ne nous doivent rien du tout.

Elle qui s’est inquiétée que Fils soit un faible, un timoré, un trop fragile pour affronter le monde. Elle qui voyait dans sa douceur un manque de combativité… elle l’a en pleine face. Solide.

Tout ce temps là, elle n’a pas vu que, comme disait James Dean “seuls les tendres sont vraiment fort”.

Comme dirait l’autre, it’s a humbling experience…

Comments 19

  1. Enidan wrote:

    wow… impressionnant cet enfant…

    Posted 06 oct 2007 at 10:53
  2. Marc Desjardins wrote:

    Ce qui me prouve, une fois de plus et de manière éclatante, qu’on a vraiment les enfants qu’on mérite, même si on a aucun mérite à les avoir…

    Posted 06 oct 2007 at 12:25
  3. anita wrote:

    Et qui donc lui a donné cette perceptible sécurité intérieure?

    Posted 06 oct 2007 at 13:17
  4. Chroniques blondes wrote:

    Marc, Anita… vraiment, voir l’addendum!

    Posted 06 oct 2007 at 13:50
  5. Paula wrote:

    Votre billet est beau à pleurer.Que de tendresse,en vous lisant je pense à mon fils .

    Posted 06 oct 2007 at 18:01
  6. Matthieu wrote:

    L’addendum, l’addendum… Ben voyons donc! Bon, je me calme, vous ne seriez pas vous-même si vous n’étiez pas aussi humble…

    Je crois fermement que les enfants apprennent plus en observant leurs parents qu’en écoutant ce qu’ils disent… Donc, je seconde: On a les enfants qu’on mérite.

    Bravo pour le texte savoureux, bravo pour le fils et bravo pour la constante humilité (justement, le fils semble avoir hérité de ça aussi, si je me fie à ce récit!)

    Posted 06 oct 2007 at 23:16
  7. Patricia wrote:

    Votre texte me fait penser à tous ces apparts d’il y a vingt ans dans lesquels je ne retournerais pas vivre… Et me fais réaliser combien je me suis embourgeoisée (et comme disait Brel, les bourgeois…), encroutée… Combien mes amis qui vivent en banlieue trouve Montréal “moins vivable” parce que moins “propre” et avec des voisins moins “cookie cutter”… Coup de barre en ce dimanche matin; on ne fait pas que s’améliorer en vieillisant.

    Posted 07 oct 2007 at 8:43
  8. Marie Josée wrote:

    Que c’est drôle d’apprendre que votre fils habite à deux ou trois portes de la mienne. Cette fascinante rue que vous décrivez si bien dans votre texte, je l’habite depuis bientôt 4 ans. J’y suis venue car discrètement sur cette rue Dorion, il y a une charmante petite coop d’habitation qui aura 10 ans cette semaine. Dans cette belle jungle au pied du courant, j’élève une fille de presque 5 ans et une autre petite arrivera en novembre. Ça me rassure un peu de voir que votre fils est zen dans ce beau bordel car parfois je trouve que ma petite en sait déjà trop sur l’itinérance, la misère, la malpropreté des gens de notre rue, Mado Lamothe et les monsieurs qui se donnent des bisous. J’espère que cette dimension un peu fuckée de notre humanité ne lui fera pas oublier la beauté du monde. Car pour moi, n’ayant plus son innocence, ce quartier me déprime souvent et si ce n’était pas que notre coop est une sorte d’oasis au milieu de ce décor, j’aurais foutu le camp depuis longtemps. Votre texte me donne l’espoir que mes filles auront peut-être plus de compassion que la moyenne à force de cotoyer autant de personnages qui n’ont rien à voir avec Winnie l’ourson. Sans le vouloir, vous venez peut-être de me sauver un déménagement hâtif!

    Posted 09 oct 2007 at 0:32
  9. soacialpart3 wrote:

    Vraiment bon texte, je me suis reconnu en lui, vraiment!!

    karinefontaine.blogspot.com

    Posted 09 oct 2007 at 3:35
  10. La Marsouine wrote:

    Pour une fois que quelqu’un raconte une rue de Montréal que je connais! Mon dernier séjour a eu justement lieu dans la, semble-t-il, fameuse rue Dorion. Une amie qui vient d’y emménager et qui adore le coin elle-aussi.

    Votre fils rendra une femme heureuse si ce n’est déjà fait. J’ai le bonheur d’avoir un Élu trempé dans le même genre d’alliage :) et ça ne se trouve pas à tous les coins de rue. Au moins, on sait maintenant qu’il y en a un sur un coin de rue en particulier héhé

    Posted 09 oct 2007 at 9:02
  11. Tassili wrote:

    Awww… ça, c’est du Gandhi, Madame! ;-))

    Posted 09 oct 2007 at 11:01
  12. Chroniques blondes wrote:

    Les filles, Paula. On les aime, hein? Encore mieux quand ils sont grands on dirait…

    Matthieu, hum… je cogite. Est-ce de l’humilité ou juste une certaine lucidité de reconnaitre les choses comme elles sont? Je vous reviens dans une couple d’années…

    Patricia! Moi non plus j’y retournerais pas! Qu’est-ce que vous croyez? Il y a un âge pour chaque chose hein! Tant pis pour les bourgeoises!

    Marie-Josée… ah, c’est touchant votre mot. C’est vrai que ce n’est pas Winnie l’Ourson. Et alors? On les prépare autrement, c’est pas plus mal. Et ça vaut bien des enfants gâtés et trop protégés de quartiers où l’on manque de compassion, justement.

    Karine! J’irai vous lire avec plaisir.

    Marsouine, un Élu de la table du roi Arthur? Heeee, la chance que vous avez de vous en rendre compte! Merci!

    Tassili. Il aime trop les filles et la bonne chair pour faire un bon Gandhi mais j’avoue qu’ils partagent un côté “chill” tout à fait relaxant!

    Posted 09 oct 2007 at 13:27
  13. emilie wrote:

    chroniques, je vous aime, merci d’écrire encore

    Posted 09 oct 2007 at 13:40
  14. Catherine wrote:

    Ah! ça, c’est un beau texte. J’ai un Loulou de 10 ans tout tendre et tout doux, bien lunatique, pour qui je m’inquiète parfois. Et le monde, plus je vieillis, me semble si beau et si cruel. Vive la rue Dorion et merci à nos enfants de nous permettre de continuer à évoluer sans tomber dans le préjugé et la peur.

    Posted 12 oct 2007 at 19:23
  15. Smart Blonde wrote:

    Belle petite trache de vie.
    C’est le genre de petite histoire que j’adore entendre!

    C’est vraimen surprenant ce que votre fils à faite!
    Il faut être fort!

    Posted 13 oct 2007 at 21:22
  16. Pommes d'Adam wrote:

    Ah! c’est magnifique!
    Comme quoi il suffit d’une seule chandelle allumée dans un gymnase plongé dans un noir abyssal pour que l’espoir renaisse. Une seule! c’est pas beaucoup, mais c’est assez pour faire la différence.

    Entre l’anomie et l’espoir, entre le déchéance et la dignité. Sauver le plus petit des nobody de la mort glaciale, c’est comme sauver l’humanité entière.

    Posted 13 oct 2007 at 23:16
  17. Djo wrote:

    Je viens de parler au téléphone avec la mère d’Obélix qui l’a eu lui hier soir au téléphone. Et elle me disait combien il était heureux de vivre avec ton fils, que c’était propre, que ça sentait bon la bouffe, etc. Mère d’Obélix est très soulagée et marraine d’Obélix itou :)

    Djo

    Posted 18 oct 2007 at 13:00
  18. Pierre JC allard wrote:

    Dieu que c’est bien écrit ! Et les autres aussi…
    Je reviendrai en prendre, deux tous les matins…

    PJCA

    Posted 20 nov 2007 at 15:24
  19. Jules wrote:

    Très cool, mom.

    Posted 28 nov 2007 at 15:41

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