Ils sont amis depuis la toute petite enfance. Si petite qu’il se vante souvent d’avoir changé ses couches. C’est vrai. Ça la fait rougir chaque fois qu’il raconte ça en public mais ça lui fait plaisir aussi.
Il l’a aussi bercée, promenée dans son carosse bleu marine, barouettée dans sa « wagin » rouge pompier. Il était d’une famille de garçons turbulents, elle était timide et toujours fourrée derrière ses livres. Ils n’ont pas vraiment changé.
***
Plus tard, du haut de ses treize ans et charmeur comme quatorze, Cherze est devenu mon gardien préféré. Quand c’était lui, c’était le monde un peu dangereux des garçons qui entrait dans mon univers de fille. Il venait avec Daniel, son frère aîné, son presque jumeau et nous faisions la fête jusque très tard. Je devais avoir six ou sept ans et je l’adorais. Un jour de grand chagrin (aucun souvenir du pourquoi mais c’était un chagrin d’enfant, donc forcément terrible) il s’est mis la tête dans la tarte aux bleuets, pour me faire rire.
Chaque fois que je revois son visage hilare couvert de bleuets dégoulinants, je retrouve l’émotion intacte, celle du rire et de l’émerveillement que quelqu’un puisse se donner du mal pour me consoler. Il n’a jamais perdu la main là dessus et m’a consolée plus souvent qu’il ne l’aurait souhaité. Je le lui ai rendu, je crois. C’est mon frère, mon « Big Bwo » comme il signe ses délirants courriels. Il est la preuve sur quatre décennies que l’amitié entre un homme et une femme est l’une des plus belles choses qu’il soit possible de vivre. « Parce que c’est lui, parce que c’est moi ».
Je ne crois pas que Montaigne se soit imaginé une seconde que sa phrase pourrait être utilisée entre un homme et une femme. Et pourtant.
Je l’ai vu dans son premier Molière, probablement « le malade imaginaire ». C’était avec les Carcans, une troupe tout ce qu’il y a de plus amateur, dans un centre culturel, à Beloeil. C’était la zone.
Il est parti. Aux États-Unis. À Tahiti. À Paris. On a pris des trains, des avions, des voitures. On s’est envoyé des mots, des lettres, des messages. On est restés amis.
Il me dit toujours « quoi qu’il en soit ». Pour tout. Pour n’importe quoi. Il sait que ça va me faire rire. Surtout quand il fait suivre le « quoi qu’il en soit » d’une énormité scabreuse.
Nous faisons de féroces concours de kitsch ultime. Il adore Sinatra « it was a very good year » qu’il me serine à tue-tête jusqu’à ce que je le supplie d’arrêter. Je le plante avec Renée Martel et Patrick Normand- « Smile ». J’insiste pour lui prouver que Patrick est un excellent guitariste. Nous nous entendons sur Sacha Distel, Rufus et Norah.
Il m’a baptisée « Reine des nouilles ». J’espère que c’est pour mes talents culinaires dans le rayon du linguini. J’ai parfois des doutes.
Chaque fois qu’il vient à Montréal, il habite chez moi et nous nous faisons « un zinc », c’est à dire une bavette bien saignante à l’Express, accompagnée d’un excellent Bordeaux, toujours au comptoir. Nous y avons refait le monde un nombre incalculable de fois. Dans nos rêves, c’est fou comme il s’améliorait le monde.
Dans la réalité, nous avons lamentablement échoué. Ça ne nous empêche pas d’essayer, tels des Sysiphes un brin éméchés et parfaitement convaincus que la prochaine sera la bonne. L’homme vit d’espoir.
Et la femme donc!
Comme il m’a connue bébé et avec six ans d’avance, il se croit tout permis sur ma vie et en particulier sur les hommes de ma vie. Je le laisse croire… Il a l’air fort comme ça, mais au fond, c’est un fragile. Je pourrais l’ébranler. Déjà que j’ai aussi mon opinion sur les femmes de sa vie… Je sais qu’il aimera l’Ingénieux, il a toujours su, mieux que moi d’ailleurs, reconnaître ceux qui me faisait du bien.
Ça sert à ça, un grand frère.
C’est un texte de François Godin pour le Théâtre d’Aujourd’hui qui me le ramène.
Quoi qu’il en soit, j’y serai.











Comments 15
Ça donne presque envie de pleurer. Quand on a plus personne dans sa vie pour témoigner de qui on a été alors que nous étions ce que nous ne serons plus jamais c’est très émouvant de lire un tel témoignage. Gardez-vous toujours vivant l’un pour l’autre, c’est tellement précieux.
Posted 15 mai 2007 at 19:27 ¶Ce soir j’ai l’âme à la tendresse,douce douce ,tendre tendre.
Posted 15 mai 2007 at 20:11 ¶Trois merveilleuses chroniques.
L’amour est palpable dans cette touchante description que vous faites de votre amitié chère Blonde.
Posted 15 mai 2007 at 23:12 ¶Quoi qu’il en soit, vous en avez de la chance tous les deux.
Ah… l’amitié homme-femme, celle que tant d’hommes semblent incapables d’imaginer tant elle va à l’encontre de leur partie conquérante, de leur pseudo-instinct du chasseur. Combien j’en connais des hommes qui n’ont été amis «qu’en attendant» ou par dépît de ne pas avoir mieux. Combien, dans les sites de rencontres disent qu’ils ou elles veulent «l’amitié d’abord» comme si l’amour, la passion était l’accomplissement absolu et l’amitié juste un passage obligé.
C’est comme tous mes chums de gars qui ne peuvent pas être amis avec une fille qui leur plaît, comme s’il ne se pouvait que l’amitié avec les gens qu’on trouve moches. C’est con! Après tout, les mêmes valeurs qui font que quelqu’un nous donne envie d’être près de lui ou d’elle alimentent l’amitié et l’amour. L’amitié est un choix, tout simplement, clair, net et délibéré, pas un entre-deux.
Quelle tristesse pour tant d’hommes qui ne connaîtront jamais le délice de l’amitié vraie et profonde avec une femme, la capacité d’échanger sur le non-dit et sur le plus profond, sur l’intemporel comme sur l’absolu. Le partage de l’émotion, sans séduction, si intensément nécessaire.
Mes amies sont les plus belles et les plus fines mais surtout les plus essentielles de mes complices autant dans l’acte de créer que dans la grande geste de vivre. Si elles n’avaient pas été là, je ne serais jamais devenu moi. Et parce que je dois constamment apprendre à devenir mieux moi, je cultive le jardin de mes amies de filles… j’en sème de nouvelles tant que je peux.
J’ai détesté «When Harry Met Sally» parce qu’il donnait comme conclusion obligatoire de l’amitié homme-femme la relation amoureuse. Tu me rassérènes avec ta narration du meilleur et dupire de ta vie. D’autant que, comme vous êtes deux pétards tous les deux, tu prouves qu’on n’a pas à se contenter des gens moches pour en faire nos ami(e)s…
Posted 16 mai 2007 at 8:05 ¶Marc, vous dites vrai et c’est pourquoi je les trouve chanceux ces deux-là de s’être trouvés. Les seuls garçons avec qui j’ai pu développer une réelle amitié étaient gais. Les hétéros finissaient toujours par «s’essayer» ou se faire des idées. Lourd, lourd. À la longue, j’ai préféré m’entourer de femmes et de gais. Ça me rassure de constater qu’il en existe des comme vous. Il y a de l’espoir, un jour je l’aurai mon ami hétéro. En plus le temps joue pour moi.
Posted 16 mai 2007 at 12:20 ¶Bibco@j’espère que vous avez quelqu’un pour témoigner pour vous. Nous?
Marc@je suis toujours étonnée que des gens puissent s’en passer. Je ne pourrais pas. Merci pour le « pétard » même si j’ai regardé derrière moi en me demandant de qui vous parliez!
Anne@c’est sûr que vous l’aurez! Faut pas leur en vouloir de « s’essayer » … des fois, on dirait que c’est un passage obligé. S’agit de leur foutre une baffe amicale, de les embrasser sur la joue endolorie après et de dire; « bon, qu’est-ce qu’on disait déjà »? Ça marche.
Je n’ai pas beaucoup de mérite, j’ai toujours été plus douée pour l’amitié que pour l’amour où je suis encore si gauche. Peut-être que vous êtes plus douée pour l’amour, vous!
Posted 16 mai 2007 at 12:54 ¶J’aime bien le mot complice pour décrire une telle relation…
Posted 16 mai 2007 at 15:58 ¶Une relation comme celle-là on la préserve et vous le faites. C’est précieux un grand frère, comme je vous envie tous les deux. Vous vous racontez magnifiquement bien.
Posted 16 mai 2007 at 21:00 ¶Juste un petit commentaire comme ça, j’avais perçu de la tendresse et de la compréhension dans les commentaires de BWO. Je croyais, à tord, que c’était ou votre frère ou un ex encore amoureux, surtout lorsqu’il parlait de l’Ingénieux.
Merci pour le conseil Blonde, je vais essayer si jamais ça se présente à nouveau. Peut-être que maintenant je pourrais être «dégagée» face à ce genre de situation et oser la donner cette baffe amicale comme vous dites. Mais un coup donnée cette baffe, ce n’est pas toujours à recommencer ? Certain ? Bon, ok, voilà un nouveau défi dans ma vie.
Posted 16 mai 2007 at 21:08 ¶Salut Croco! Complices, c’est ça!
Celle qui va@OVW aussi! Un autre genre mais tout aussi important, homme ou femme. Et pas du tout amoureux!
Anne@ je crois pas que ce soit à recommencer. À moins que notre propre coeur soit dans l’ambiguité… Faut juste être clair avec soi d’abord. Ça facilite pas mal d’affaires…
Posted 17 mai 2007 at 8:56 ¶Ah l’amitié hétéro, pour les hommes surtout et pour quiconque en fait, cela constitue soit une véritable pierre d’achoppement d’un côté ou un bonheur rare de l’autre.
Comme Marc, je crois que l’amitié n’est pas un amour à rabais, dégommé de sa qualité essentielle, de son sel marin. Ce dont deux états d’être qui requièrent, tous deux, un même rapport à soi d’être capable de se connecter sur le mode complicité/intimité. Sans ce contact, coeur à coeur, il n’y a, en fait, ni amitié, ni amour possible, car les sentiments profonds exigent un engagement total; dans le sens de s’investir.
Total jusqu’où, dirait Anne, inquiète (à juste titre)? Je répondrais autrement. C’est comme changer de bec diffuseur quand on arrose son jardin. Il y a les larges qui déversent l’eau en brouillard, bruine et qui ne froissent pas les pétales délicats. Il y a les étroits qui servent quand on nettoie les pots ou quand on a besoin d’un jet puissant. Il y a ceux qui font des grosses gouttes pesantes, j’ai jamais su pourquoi. Etc. Ben l’amitié c’est un peu un choix de buse que tu fais pour ne pas abîmer les pétales délicats et uniques. C’est la décision d’admirer les pétales, de les sentir, de les dessiner, de les photographier, de leur faire prendre l’air, de les protéger du gel, des chats et autres insectes; mais pas de les bouturer, ce qui changerait pour toujours la nature de la relation!
Une amie, c’est un amour tendre. Tout est dans l’art de négocier la question du désir, s’il y en a, sans nier la sensualité constitutive de l’hétérosensualité, comme ils disent dans les livres!
J’ai beaucoup d’amies, des vraies, des femmes extraordinaires. Je suis un homme comblé. Mais je l’ai voulu, ce n’est pas de la chance, cent fois sur le métier j’ai appris l’art de la résonnance intime. Le plus beau c’est quand elles l’ont voulu aussi. Je vous le souhaite, autant pour vos amours que pour vos amis.
P.s. Merci Marc pour ton texte.
Posted 17 mai 2007 at 12:11 ¶Merci d’abord à Chroniques, ben tiens! C’est moi le roi des rigatoni asteur…
Posted 17 mai 2007 at 12:15 ¶Que d’émotions! Pas seulement de vous lire sur ce sujet qui m’est cher, moi grand ami de plus d’une amie fantastique (Christine, Danielle, Marie-Jos, Véro, Pina; toutes aimées sans ambiguïté). Non Madame Blonde, me voilà soufflé parce que ce Cherze c’est LE Serge! Le fanstasme de pré-adolescence de ma meilleure amie, celle avec qui j’ai eu trois enfants et qui est restée ma « Best » (comme disent nos filles). Votre Cherze à face de bleuets, vous en êtes sûrement consciente, vous le partagez un peu avec ma douce… Vous me faites penser, ça ferait une belle sortie pour prouver mon amour (et amitié).
Posted 17 mai 2007 at 14:01 ¶Oh Hugo, Denis, Marc, merci! C’est donc l’fun des gars allumés! Vous êtes là, vous vous manifestez, vous rayonnez… et vous partagez!
Je me demande souvent où sont les gars comme vous sur nos écrans?
Hugo, ben oui, je sais… j’y pense jamais autrement que dans le regard des autres. Sinon, il reste mon Big Bwo un peu goofy. Même que quand je l’ai vu dans « Louis, enfant roi » où il jouait le Grand Condé, j’ai eu du mal à ne pas me dire; « mais qu’est-ce qu’il fait à la cour de Louis XIV, ce grand tata »?!
Et vous avez raison, ça fera une belle sortie! C’est joli comme tout, le Théâtre d’Aujourd’hui.
Posted 17 mai 2007 at 14:41 ¶Ben oui, où est-ce qu’on est donc?
D’un autre côté, j’pas sûr que je serais un gros vendeur… Ça prend beaucoup d’bières dans les canettes pour remplir le petit écran!!!
J’aime mieux écrire finalement!
Posted 17 mai 2007 at 23:03 ¶