Ma rue est schizophrène, je dirais même plus « borderline personnalités multiples ». Anciennes maisons bourgeoises anglaises, maison de chambre pour déportés des hôpitaux psychiatriques, un hôtel dit « de Paris » tenu par des marocains et desservant une clientèle majoritairement gay, une agora de la danse fréquentée par des étudiants qui grignotent du tofu en barre, une shop à vélos bourrée de « jocks » prêts à payer plus cher pour un bike « costum » que pour le char qu’ils conduisent et, remercions le ciel, le bureau de la présidente de l’ordre des psychologues du Québec.
On ri pus.
Il y a dispute sur notre minuscule « no man’s land ». Les courtiers immobiliers disent « Plateau », la police, elle, dit « Centre Sud ». Moi, je dis « Albanie meets le Montenegro ».
De mon balcon, je vois le très mythique Plateau, eldorado bitumineux à portée de ma main. Les soirs d’été, quand le soleil s’attarde sur mon smog adoré jusqu’à le parer de lueurs Tchernobylesques, je n’ai qu’à tendre le bras pour y toucher.
Dès que la brise se fait chaude, nous sortons les chaises de nylon et nous veillons, Hagen Dasz dégoulinante à la main, en espérant voir passer la fameuse « clique », menée par Guy A… Selon la rumeur, Guy, vêtu de velours rouge, joue du pipeau à travers les ruelles du Plateau et la clique ensorcelée le suit jusqu’au fleuve. D’après une autre rumeur, il en noierait une nouvelle batch tous les soirs.
Ça fait onze ans que je surveille l’horizon; « Anne ô ma soeur Anne ». Toujours rien. Je crois que la clique est une légende urbaine.
De mon balcon, j’entend également toutes les manifestations du Parc Lafontaine. Le Jour de la Terre? Comme si j’y étais… en pyjama. Les agriculteurs venus protester avec leurs vaches? Ça sentait le fumier jusque dans mon café matinal.
Ah, l’odeur de l’implication militante dans le confort de son propre foyer!
En face de mon bureau, juste au moment où je vous parle, le « très serré dans ses jeans » Steve, fait un deal de poudre, le cul bien appuyé sur la porte de sa Toyota Tercel rouge, ses lunettes d’aviateur retenues de justesse par un petit nez modèle « bottine », couvert d’acnée. Steve ne doit pas prendre d’omega 3. Je le trouve un peu pâle ces jours-ci.
Obéissant aux impératifs d’un Québec lucide, Steve a deux boulots. Un avec les filles du « bloc en face », qui ont toujours besoin d’argent pour oublier, et un où il est beaucoup question de brune, de blanche, de roches et de chasse au dragon.
Steve est ma télé-réalité préférée. Je vous met au défi d’avoir encore envie de regarder le Loft après avoir observé Steve dans son milieu naturel, « le Bloc ». Des heures de plaisir.
Steve n’est pas seul dans la vie. Non. Il a un chum que toute la rue connait: « Kevuuuuuun Ostie »!
Je ne crois pas que son nom de famille soit vraiment « Ostie » mais histoire de préserver la réputation de Kevin, il va falloir s’en contenter pour le moment.
Des fois, quand il est blood et que ses diverses activités lui laissent le temps de relaxer, Steve permet à ses clients de se shooter sur le siège du passager de sa Toyota, complètement inconscient du fait qu’il est épié par bien pire que la police; une fille qui écrit. Mon sens du détail ne va pas jusqu’à vous donner son numéro de plaque mais vouloir être stool je pourrais. Si je ne stoole pas, c’est pas parce que j’ai un sens moral très élevé mais parce j’aime trop écrire. Ce qui est probablement une autre façon de stooler. Anyway.
Le « bloc en face » est un immeuble hideux qui loue des semi-meublés. C’est, en fait, une plaque tournante de la drogue. Oubliez la Colombie et sa coca, oubliez l’Afghanistan et son pavot, Ze Spot, c’est le bloc en face.
Les filles ont des talons qui font « katlak, katlac » et des jewels qui font « galang, galang ». Il y a Nancy, Kim, Patricia. Elles s’appellent toutes « Ostie » et elles forment une grande famille. Je les aime beaucoup, sans ironie. Elles se mettent le nez dans ma lavande et me sourient, à travers leurs puffs de Player’s; « ça sent dont ben bon tes fleurs »!
Grâce à elles, je reste au courant du prix des choses qui ont une valeur. La pipe par exemple, vous serez heureux de l’apprendre, ne se dévalue jamais. Steady comme le boeuf sur sa terre, la pipe.
Tiens, le client de Steve vient de se pousser sans payer. Steve n’est pas content. « M’a t’arracher ‘a tête, m’a te chier dans le corps ». La douleur du loup solitaire hurlant à la lune.
Tiens, pour compenser, Steve vient de fracasser la vitre d’une voiture stationnée, hélas, devant sa colère. Une plaque américaine, probablement un client de l’hôtel de Paris…
Déménager?! Jamais dans cent ans!
Je viens de la campagne. Question violence, il y a rien comme la campagne pour te vacciner à vie. À côté des frères Richard qui vivaient à côté de la track, mon Steve urbain, c’est de la .5
Mais ne lui dites pas, il serait vexé.












Comments 27
Ce texte est un pur bijou … merci pour me donner envie d’écrire cet après midi
Posted 26 avr 2007 at 15:13 ¶C’est que vous me donnez envie de me faire un poste d’obervation moi aussi… Il n’en sortirait certainement pas d’aussi divertissantes aventures par contre. Quoique ? Bien qu’au centre-ville, la rue et sa ruelle font figure de village où tout le monde se salue poliement ; où les enfants se dépêchent de lancer leur sac d’école dans l’entrée avant de repartir en enfourchant leur vélo ou en aggripant leur bâton de hockey pour refaire une énième fois le match du siècle ; où quelqu’un s’offre pour tenir la porte à la dame à l’entrée du bloc pour p’tits vieux ; où le viet du dépanneur ne manque jamais de nous souhaiter une bonne journée ou de me demander des nouvelles de la grossesse ; où la voisine cogne à ma porte avec sa tasse à mesurer vide pour avoir un peu de sucre pour sa recette de biscuits ; où les couches de coton côtoient les t-shirts et les chaussettes bien allignés sur les multiples cordes à linge… Une oasis de petits bonheurs quotidiens. Déménager ? Non. Nous non plus.
Posted 26 avr 2007 at 16:03 ¶On s’y croirait. À en oublier que je ne suis pas à Montréal en ce moment.
Posted 26 avr 2007 at 16:21 ¶Merci pour cette très visuelle tranche de vie…
Amours et délices, je bave de plaisir! Les Chroniques du Plateau Mont-Royal, version blonde 2007. Ouaahaha, je craque!
Posted 26 avr 2007 at 16:26 ¶Il est plus que temps qu’on invente une plate-forme pour que tous les chefs d’oeuvre cinématographiques perdus entre les lignes de code impersonnel du Web s’incarnent dans leur splendeur tridimensionnelle.
Dire que tu peux nous en balancer des comme ça à longueur de journée, ici, juste pour nous mais que ta plume, pour s’incarner à l’image, doit accepter la compromission des séries alimentaires qui seront ensuite pourfendues du regard torve d’un producteur qui s’en balance. As long as Telefilm and la SODEC pay him…
Ça me met le feu au cul de sentir que le don de soi vrai et chaud de la plupart des créateurs n’ait pas de pâte à modeler facilement accessible pour exister ailleurs et autrement que pour le cercle d’amis virtuels.
Je ne parle pas des rêveurs de banlieue qui, sur le train, pensent leur roman à venir, se disant au retour d’une journée payante et peinarde, qu’au fond ils ont «ça» en eux. Je ne parle pas des sympathiques universitaires qui «préparent» un projet de création à venir, entre deux pontifications chaleureuses mais tout de même péremptoires. Je ne parle pas des chiâleux professionnels qui «articulent» une démarche dont on entendra bientôt parler parce qu’ils sont des vrais.
Non je parle de toi, de moi et de combien de nos chums qui sont des professionnels reconnus dans leur pratique créative, qui en vivent, parfois bien, mais en n’ayant pas le choix que de servir de voix à une «industrie culturelle» où il y a bien peu de place pour les artisans qui disent et tout un territoire pour les gosseux du succès.
Mais bon… j’y travaille… je le jure… j’y travaille pour inventer un mégaphone virtuel géant pour que nous puissions y gueuler les oeuvres orphelines qui ne trouveront pas de producteurs.
Criss que t’écris bien, toi que je ne peux nommer par anonymat nécessaire. J’espère que tes producteurs te méritent…
Merci!
Posted 26 avr 2007 at 16:29 ¶Quelle finesse d’observation; c’est un billet superbe, rien de moins.
Posted 26 avr 2007 at 16:33 ¶(en passant, je crois que vous êtes ma presque voisine)
Wow encore une fois une petite merveille de texte, c’est pour ceux la que je reviens sans cesse.
vous m’avez mis un sourire au visage pour le reste de la journée!
Posted 26 avr 2007 at 16:35 ¶Un petit coin de réalité bien agréablement décrit !
Posted 26 avr 2007 at 16:53 ¶Eeeh, merci pour vos cartes postales à vous!
Hortensia, noooon? Tiens, au moment où je vous parle, il y a un jeune amérindien en suit de l’armée qui vient d’entrer dans « le bloc en face ». Je vous le dis, je sais pas ce qu’ils attendent à 4 Saisons…
Marc. Mes producteurs du moment sont des gens de scène. Du live. Autre monde complètement que la télé et le cinéma. Une autre planète.
Et une éditrice. Encore un autre monde.
Mais que ça ne t’ empêche pas de sortir le mégaphone et les grandes orgues! C’est beauuuu un homme!
Posted 26 avr 2007 at 17:18 ¶Chronique, avec tes « ostie » tu m’as fait penser à l’interview que Christiane Charrette a faite avec les réalisateurs de « Sacré c’est sacré ».
Crisse que t’écris bien! Indeed!
J’adore ça lorsque tu me rappelles combien j’aime ma langue!
Posted 26 avr 2007 at 17:34 ¶Marie à vélo! Dire que je l’ai manqué. Je vais chercher sur leur site, histoire de pimenter quand il faut… Merci!
Posted 26 avr 2007 at 17:46 ¶Quelle description! J’adore. Merci pour ce cadeau en mots. Ma rue du Plateau où j’habite depuis quinze ans (du temps que c’était encore achetable) ne donne pas sa place non plus. Mélange de Bougons, de familles portugaises, d’artistes et de riches anglos nouvellement débarqués. Co-lo-ré, je ne vous dis pas.
Posted 26 avr 2007 at 18:36 ¶Je les ai tous rencontrés une nuit, alors qu’un arbre énorme, pourri de l’intérieur, est tombé dans un fracas de fin du monde et a bloqué la rue durant plusieurs heures. Au passage, l’arbre avait jeté le quartier dans la noirceur en écrasant un transformateur. Tranquillement, le voisinage nous est apparu. Des granos ont même allumé des chandelles en entonnant une chanson pour l’arbre. Savoureuse vie de quartier.
Anne, oui, c’est drôle comme on en parle peu de la vie de quartier à Montréal. Pourtant, dans bien des coins, il y en a toute une. Surtout dans votre coin! Le quartier portuguais, surtout à la saison des premières communions et des mariages, c’est parfois comme si Almodovar tournait un film.
Posted 26 avr 2007 at 18:49 ¶Je me suis bien marrée, jusqu’à ce que je réalise que c’est le même magasin de vélos et le même ordre des psys qu’au coin de chez moi…
Malheureusement, je ne connais pas le légendaire Stiiiiiiiive.
Salutations voisine blonde !
Posted 26 avr 2007 at 19:14 ¶Ah ben Mâme Piquette, ça parle au yable! Et on s’est jamais croisées chez Métro? Heureusement qu’il y a le Yulblog!
Pour Steve, suivez la Tercel rouge parquée en double. Mais je crois pas qu’il soit votre genre par contre… Pour les réserves de gars, la shop de vélos c’est beaucoup beaucoup beaucoup mieux. Même que si vous y êtes à l’heure de la bière, cute comme vous êtes, il y a fort à parier qu’ils vont vous en offrir une.
Posted 26 avr 2007 at 20:09 ¶Ayayaye, si ce n’était déjà fait, j’aurais attrapé les bleus du Puerto Plateau… mes 18 ans tous frais, mon premier appartement, du temps où les grands cinq et demi rénovés se louaient à 685$ et qu’il y en avait une cinquantaine à visiter à cinq minutes du métro Sherbrooke! Franchement, l’exil dans l’ « Esse », c’est une adaptation.
Par contre pour vos allégations sur la valeur fixe des pipes, je proteste: je me souviens d’un été, au coin de Ste-Cath et de la Main, c’était en ‘98. Y’avait comme une grande vente de trottoir, les vendeuse faisaient la criée: « Sucer, pas cher, sucer, pas cher. » C’était mon premier été de nightlife et c’était i-nou-bli-a-ble. Remarquez, peut-être qu’elles faisaient de la fausse représentation.
Posted 26 avr 2007 at 21:00 ¶Savoureux !
Posted 27 avr 2007 at 1:49 ¶Charmante la petite référence à Barbe-Bleue.
Je me rends compte de mon âge en lisant Gernobyl. Mon premier appartement sur le Plateau (enfin, Papineau, en face du Parc) était un 12 pièces en rez-de-chaussée et il se louait… 250$ par mois! Et on trouvait ça cher… Ma petite enfance elle s’est jouée sur la rue Chambord près de Rachel et ma famille était pauvre. Le monde et les temps changent…
Pour ce qui est de la vie de quartier, après 25 ans du petit village en haut de la Côte-des-Neiges, me voici dans un Hochelaga-Maisonneuve qui me séduit par son étonnant métissage, sa réalité oscillant merveilleusement entre le glauque et le sublime et la gentillesse spontanée et désintéressée de ses habitants de tous les âges. Je crois que mon nouvel exil sera fécond. Tu me donnes le goût d’en parler.
Merci encore…
Posted 27 avr 2007 at 8:03 ¶Quelle acuité dans le regard et dans les mots! J’ai bien vu les rues dont il est question comme si j’y flanais tranquillement en observant sa faune. Mais je sais aussi que, comme je ne suis que de passage sur ce bout de monde, jamais je ne pourrais avoir une telle intimité avec ces protagoniste.
Et ce billet donne envie d’être bien chez-soi et d’aimer, véritablement, un bout de trottoir qui serait presque à moi.
Posted 27 avr 2007 at 9:49 ¶Ouff, ça n’a pas pris 15 minutes pour ecrire celui la;) Et tellement vrai, en le lisant, j’ai vus plein de photos qu’il y avait dans ma ptite tete. Merci. j’ai adoré.
Posted 27 avr 2007 at 11:02 ¶T’es géniale! Mais là, on comprend où tu les prends toutes tes histoires: Avoue que tu te les fais raconter par quelqu’un qui habite à Laval…
Posted 27 avr 2007 at 12:44 ¶Patrick, Steve fournit Laval aussi?! J’aurais pas cru qu’il était si vaillant…
Posted 27 avr 2007 at 13:00 ¶Pas encore mais ses filles Laval parzemple…
Posted 27 avr 2007 at 17:59 ¶Sacré Steeeeve! Et que dire de Kévuuuun?
Merci pour ces magnifiques portraits de cette faune petite-mafieuse de quartier si bien décrite. Bizarre, mais j’ai la forte impression que les jeans si serrés de Steeeve sont délavés à l’acide. Me trompe-je?
Posted 28 avr 2007 at 9:54 ¶J’observerai la rue St-Hubert même si c’est moins excitant que « St-Mike » où j’ai vécu 2 ans, ou encore Côte-des-Neiges.
C’est tellement plus intéressant quand dans ton bloc t’as au moins un junkie gêné, une famille de type « déshéritée » et 2 types de 35 ans qui se cachent pour vivre leur homosexualité…..je recommande Côte-des-Neiges à tous!
Posted 29 avr 2007 at 14:37 ¶Bonjour Blonde!
Posted 07 mai 2007 at 12:52 ¶Je me marre bien en lisant tes chroniques. ça me donne des fois le goût de fuir québec city pour aller voir dans la grande métropole ce qu’il y a pour moi… Peut-être un jour!
Au moins cet été je déménage pignon sur rue (ou presque) sur st-jean, le mini plateau à ce qu’on dit des fois (est-ce que la comparaison tiens? je n’en suis pas sûre!). Peut-être aurais-je moi aussi mon steeeve à observer, qui sait?
Wow! Moi qui croyais être le seul à avoir des voisins aux activités hors du commun!
J’ai également le privilège de résider dans le Centre-Sud, et plus particulièrement d’avoir comme voisin au commerce semblable à celui d’«Ostie». Comme tout bon voisin de palier, il nous arrive assez régulièrement d’avoir certaines gentes dames qui par erreur sonnent à notre porte pour demander «Chose» (sûrement un collègue d’Ostie).
Mais tout compte fait, ça met un peu de piquant dans notre quotidien!
Posted 13 mai 2007 at 12:52 ¶Trackbacks & Pingbacks 1
[...] Je pense m’être trouvé une voisine de quartier! [...]