Morin Heights. Début des années 90. Dans une maison construite par Lars, un scandinave qui utilisait beaucoup le mot « trippy », un studio de musique. Pas LE studio le Morin Heights, l’autre, l’alternatif.
Sous la neige lourde d’avril, un adolescent débarque. Il a rendez vous avec le maître des lieux, un beau pétard ténébreux, un musicien prodigieusement doué mais un homme seul sur son île. Des fois, l’homme seul donne un coup de main à de jeunes musiciens inconnus et leur produit un démo, gratis. Ça dépend du temps qu’il a, ça dépend de l’air du temps aussi. Ce n’est pas tant de la générosité qu’une dépendance au talent quel qu’il soit, d’où qu’il vienne. En se levant ce matin-là, il a dit;
- Le fils de Kate s’en vient. Ça te dérange si on travaille pendant que tu travailles?
- Non. Tu vas l’aider?
- Je sais pas. Je vais l’écouter.
Le gamin doit avoir quinze ans. Trois poils au menton. Un bonnet visiblement tricoté main, aux antipodes du « cool ». Une écharpe entortillée sur un manteau de velours violet, un visage de farfadet médiéval aussi mouvant que l’eau frémissante du lac qui dégèle.
- Tu veux quelque chose à boire?
- Un thé. Merci. Merci beaucoup.
Français impeccable sous le charme de son accent anglais. Voix très douce, presque une berceuse. Il a de longs gestes délicats pour boire son thé, des mains translucides, le regard qui explose et qui n’arrive pas à contenir un monde intérieur flamboyant. Sous le bonnet, ses cheveux fous disent merde à toute tentative de discipline.
Il va s’installer au Steinway. Fait craquer ses longs doigts et commence. Une voix qui ne ressemble à aucune autre, presque fausse. Presque. Un vibrato qu’il ne cherche pas à contrôler. Une sonorité si singulière qu’elle dérange presque. Presque. Une musicalité ouvertement opératique dont le solo serait chanté par Judy Garland et qui échappe presque à son héritage folk. Presque.
Le piano lui appartient. Ses deux spectacteurs aussi.
Il chante les amours meurtrières d’Othello et Desdémone, il supplie Desdémone de ne pas y aller, de fuir la rage d’Othello, d’échapper à son destin.
L’homme et sa blonde ont échangé un regard stupéfait, unis par le même et lent frisson d’émotion pure.
Quel sorte de garçon de quinze ans se soucie du sort de Desdémone?
Rufus Wainwright.












Comments 18
Hmm… tu me rappelles des souvenirs du Wild Sky… du «Ciel Sauvage»…
Et un autre souvenir… avril 1980… l’Outremont… Répétition anarchique de l’ensemble turbulent constitué par les familles multipliées de deux soeurs de Saint-Sauveur qui chantent le Québec dans leur accent franglais. Il n’y a pas de set list, 20 personnes tourbillonent sur scène dans le désordre. Parmi eux, les très beaux enfants de Anna et Dane, Lyly et Sylvan, barbouillés de chocolat. Dane est un miraculé du cancer, il y a presque de la révérence autour de lui.
Un peu en retrait, les tout aussi beaux enfants de Kate, plus vieux, plus effacés mais sachant déjà bien chanter. Rufus et Martha sont au piano avec Pat Donaldson, l’amoureux de Kate, pour apprendre une chanson traditionnelle.
Le régisseur et éclairagiste tente de mettre un peu d’ordre dans tout ça pour savoir où diriger les spots. Il s’arrache un peu les cheveux… mais il sait qu’il devra improviser, comme d’habitude…
En fin d’après-midi, sa blonde, fraîche débarquée de l’Abitibi où elle tenait école, arrive dans la salle. Elle est à quelques jours d’accoucher et, sur ses microscopiques 4 pieds 10 pouces, son ventre est un ballon bien rond et bien évident.
La répétition s’arrête nette… Kate, Anna, Jane, Dane, Chaïm descendent de la scène et entourent la future maman, souriants, encourageants. Tout le monde veut toucher le ventre parce que ça porte chance.
Tout à coup, de la scène, le gros Hammond de Kenny Pearson résonne… une sorte de berceuse psychédélique… C’est Rufus qui, du haut de ses 7 ans, n’arrive pas à toucher le pédalier. Lorsque tout le monde se retourne pour le regarder, il s’arrête net… «Sorry, that was for the baby…».
Posted 19 avr 2007 at 10:55 ¶Marc, ça y est, je braille. C’est tellement ça. Merci.
Posted 19 avr 2007 at 11:00 ¶Terreau fertile que cette famille McGarrigle.
«Dépendance» au talent. Sais pas. Les musiciens, les auteurs se reconnaissent entre eux en tout cas, emportés par la beauté, s’attirent mutuellement comme limailles autour de l’aimant. Phénomène physique, ondulatoire, pulsation organique rabotant toutes différences. Presque. Monsieur Pointu qui jamme avec Yehudi Menuhin.
Posted 19 avr 2007 at 11:03 ¶Denis, oui, oui, c’est une dépendance! Croyez-moi je connais personnellement une junky (où ça? où ça?)!
Posted 19 avr 2007 at 11:14 ¶C’est marrant, ça: je suis partie récemment sur une obsession Rufus, que j’écoute quasiment en boucle et qui fait partie de toutes mes playlists. Quel bonheur!
Posted 19 avr 2007 at 11:14 ¶Je suis heureuse de savoir qu’il n’a pas oublié qu’on l’avait aidé et qu’il donne à son tour. Et vous, chère Blonde, comme je vous envie d’avoir assisté à son éclosion!
Veux-tu ben me dire comment tu fais pour connaître toutes ces histoires?
Je t’imagine très bien, une espèce de Forrest Gump blonde qui se retrouve dans les évènements marquants de notre histoire culturelle…
Posted 19 avr 2007 at 14:11 ¶Que dire de plus? Je ne le connais pas personnellement mais je l’aime personnellement.
Posted 19 avr 2007 at 14:11 ¶Un bonnet visiblement tricoté main. Ce détail-là est vraiment touchant…
Posted 19 avr 2007 at 14:18 ¶Matthieu, est-ce toi, procrastinator?! Ben oui, Forest Gump et les blondes, c’est pareil! L’Amour mène à tout! Que veux-tu, je suis sortie uniquement avec des gars avec qui j’ai eu beaucoup d’histoires. Je les rencontrais et je leur disais; « tu crois qu’il va m’arriver des histoires si je sors avec toi »?
S’il disait « oui », je sortais avec.
Blanche, Lustucru, Tassili. Je partage votre affection pour Rufus. Il me donne beaucoup d’espoir pour tous les êtres « différents ».
Posted 19 avr 2007 at 14:57 ¶La première fois que j’ai entendu Rufus Wainwright ça m’a fait pleurer, pleurer d’intensité si c’est possible. C’était dans un bar quelque part, il n’était pas vraiment invité, il n’était pas encore connu ou bien si peu. Il s’est mis à jouer et je te jure le silence qui a suivi… J’en suis pas encore revenue. On avait le même âge et il disait tout sans rien dire, il jouait avec son coeur, c’était fou, je le regardais et je pleurais, et j’étais pas la seule. Ce gars là à quelque chose de… intense je dirais, bien bien intense.
Posted 19 avr 2007 at 15:31 ¶Mon souvenir marquant de Rufus: un gala télévisé comme les autres, encore un… Une soirée perdue devant des grosses robes plissées, des beaux chanteurs qui font du sirop, ça guimauve et ça colle, comme d’habitude quoi, full gras trans zéro saveur, et puis Rufus arrive avec son écharpe. Il se tient tout droit derrière son micro, il chante sans bouger, presque… c’est une chanson française… Fiou! J’en ai pleuré une shotte.
À la fin de sa toune, j’ai fermé l’ostie de tévé pour aller vivre ma vie. Merci Rufus!
Posted 19 avr 2007 at 20:41 ¶Il chante du nez quand même, non?
J’aime pas quand les gens touchent à mon Cohen.
Posted 20 avr 2007 at 0:55 ¶Toucher à Cohen? Quand c’est pour chanter Hallelujah, et que c’est Rufus qui s’y colle, j’en veux encore!
Posted 20 avr 2007 at 8:59 ¶Juste pour que vous soyez un peu jaloux et jalouses, je viens tout juste d’écouter mon «advance copy» (obtenue légalement chez Geffen, pour qui me prenez vous?) du nouvel opus de Rufus, «»Release the Stars. Quel délice! C’est somptueux et intense et sans doute son disque le plus achevé. Bravo à l’ex Pet Shop Boy Neil Tennant d’avoir su encadrer et respecter ce talent original. Et le mix de Marcus De Vries (incroyable directeur musical de Moulin Rouge) est digne de ce qu’il avait fait avec «Go or Go Ahead» de Rufus. Miam! Ça sort le 17 mai… préparez-vous à faire la queue chez Archambault…
Posted 20 avr 2007 at 11:21 ¶Ah, Rufus…
Posted 20 avr 2007 at 11:30 ¶C’est honnêtement une des plus belles voix que je connaisse, et ses chansons, que dire des ses chansons,qu’elles sont magnifiques. Et au-delà de la musique, je me souviens de son passage à Tout le monde en parle, où il était désarmant de simplicité et de candeur, sur un plateau où tout le monde joue un peu au petit coq. Wow.
Eh non! Le procrastinator et moi ne partageons que 2 « t »… Tout le reste, chez moi, est autentique!
Posted 20 avr 2007 at 19:15 ¶Ben là, tu m’as eu ! Je suis encore assommé ma chère. Que ces secondes sont divinement rapportées…
Posted 21 avr 2007 at 12:59 ¶AH bin là j’suis heureux ! Sans me souvenir trop pourquoi j’ai parlé des soeurs Mcgarrigle à des amis l’autre jour et tout le monde m’a regardé comme si je débarquais de Mars.
Personne ne savait qui elles étaient ! Je commençais à me dire que j’étais le seul à me souvenir d’elles encore..
Ou alors que lorsqu’on a 22 ans on est peut-être juste pas supposé avoir connu..
Posted 23 avr 2007 at 15:53 ¶