Au commissariat de Tampy
5 heures et des poussières.
Je me réveille sous une moustiquaire et je reconnais l’odeur et la chaleur de Ouaga. Le soleil va se lever dans un peu moins d’une heure. Pour l’instant, je n’y vois rien et je dois me battre pour échapper au voilage qui doit en principe me protéger de tout ce qui vole et qui rampe. J’essaie de visualiser la chambre que Missa m’a préparé dans le décor de sa série « Commissariat de Tampy », une comédie policière qui rejoint la population comme le faisait si bien « Cré Basile » ou « Moi et l’autre » à leur époque.
Le lit est à la gauche de l’entrée, la table de travail est en face de la porte devant une fenêtre, la salle de bains est à la gauche du lit et les placards recouvrent tout le mur de droite. Je devrais pouvoir atteindre la lampe sur la table de travail sans trop de mal. Difficile d’être à moitié aveugle ; remarquez que tout le monde le serait ici à moins d’avoir des yeux à infrarouge. La nuit dans les quartiers populaires en Afrique, c’est vraiment la nuit, comme quand j’étais enfant dans cette ferme au fin fond de la vie. Je trouve enfin la lampe, mais je préfère écarter le rideau de la fénêtre pour humer les ténèbres et entendre les premiers pas de la journée. Des marcheurs qui semblent effleurer la rue en terre rouge tellement ils sont discrets. J’ai une soudaine envie de marcher dans cette fin de nuit où les ombres sont plus noires que les Africains eux-mêmes.
Je heurte le coin du lit. Le « québécois » explose comme les craquements et les hurlements d’une débâcle au printemps, jurons ultimes d’un hiver agonisant ! J’entends un ricanement derrière la fenêtre. Hé oui, c’est ça l’Afrique : jamais seul, jamais incognito, jamais anonyme. C’est sûrement le gardien de nuit, parce que c’est ça aussi l’Afrique, on se protège contre tout : les petits rôdeurs, les squatteurs et surtout les ancêtres qui pourraient traverser la mort pour venir nous demander un peu d’argent pour boire et fumer en mangeant un poulet grillé. En allumant dans la salle de bains, je découvre une colonie de cafards gros comme un pouce d’homme qui se poussent parce que c’est la première fois qu’ils voient un Blanc… et trois salamandres qui s’évanouissent dans les fissures du plafond. J’adore les salamandres, elles me rassurent, elles bouffent les insectes qui veulent troquer mon sang contre une infection quelconque. Je retrouve peu à peu mes repères, mes automatismes de nomade. Pas d’expresso ce matin, un bon Nescafé en poudre avec du lait en poudre, c’est pas terrible mais au moins c’est chaud. Je prends une douche tiède, chaude ou froide on oublie ça, ici l’eau est seulement tiède. La douche écossaise c’est comme la neige ou moins trente, personne ne connaît. Quand les enfants me demandent « C’est quoi moins trente ? », je leur dis de s’allonger dans un congélateur et ils rigolent pendant deux heures.
Je me sens étrangement bien, je suis comme à la maison, une autre maison, mais une maison où je suis attendue derrière chaque porte. J’enfile mon kimono rouge et je vais à la cuisine pour préparer mon Nescafé. Petite déception, la porte est verrouillée. Tant pis, je vais m’asseoir dehors avec le roman de Kourouma*, que je suis venu adapté avec Missa, et fumer mon premier cigarillo en attendant les premières lueurs du jour. La beauté des levers de soleil africains, c’est comme le velours du lait mousseux sur un cappuccino qu’on sirote en grignotant une noisette recouverte de chocolat noir sur une terrasse de la piazza di Campo dei Fiori a Roma.
Bradok, le gardien de nuit qui avait rigolé en entendant mon plus bel accent québécois, se précipite pour me donner la clef de la cuisine et me dépoussiérer une chaise et une table. A Ouaga, une chaise qui n’a pas vu une fesse depuis une heure est couverte d’une fine poussière rougeâtre. Si je devais expliquer le mythe de Sisyphe à des enfants africains, je leur parlerais de la poussière sur les chaises, les tables, les autos, les souliers et tout ce qui est inerte, même les regards impassibles se recouvrent de poussière dans cette ville et je soupçonne même le rouge des fleurs d’hibicus de n’être qu’une fine pellicule de poussière. Je retourne à la cuisine et découvre un décor à la Dickens : une cuisinière au gaz à deux ronds, un frigo qui rote et crachote comme un « habitant » repus du fin fond de ma Mauricie d’enfance. Je tranche dans le nuage de mouches pas trop farouches, j’évite le cafard qui dort de sa belle mort sur le dos, je fouille les armoires et je trouve enfin l’essentiel: une vieille casserole bosselée pour chauffer l’eau de mon Nescafé… et, jouissance sublissime, un pot de miel de Banfora et un bout de pain sec qui goûte le carton bio même frais. Pour combattre l’inflation de la farine, ils ont inventé la baguette le plus grosse et la plus légère au monde, une illusion dorée qui se durcit au contact de l’air dans l’heure qui suit. Mais je raffole de ce pain sec couvert de ce miel aussi foncé que parfumé que les agressives abeilles de Banfora, importées du Brésil, butinent pour nous faire oublier le goût insipide du café en poudre. Je traverse le décor principal du Comissariat de Tampy et m’installe sur le patio à la seconde même où la première lame de lumière tranche dans la nuit. J’allume mon premier cigarillo, j’avale une première gorgée de ce liquide bien chaud… et je savoure le passage des silhouettes des femmes et des enfants à travers les ajours du mur qui ceinture la petite villa du quartier de Gounghin. A cet instant précis, je ne veux être nulle part ailleurs dans le monde, je ne veux faire aucun autre travail que celui de scénariste, je ne veux qu’être le « nasara »* des enfants du quartier dont les yeux rieurs transpercents les ajours du mur d’enceinte pour regarder l’étrange personnage habillé d’un boubou rouge comme le sang et qui lit des tas de papiers en fumant des drôles de cigarettes qui puent l’enfer. A cet instant précis, je me fous des cafards gros comme le pouce d’un homme, je me fous de la poussière rouge qui bouffe l’immobilité de toute chose, je me fous des 42 degrés qui me tomberont dessus dans quelques heures, je me fous de la piazza di Campo dei fiori à Rome, je suis avec Kourouma, j’attends mon frère de sang Missa pour travailler et mon bout de pain sec goûte le bonheur.
* Nasara signifie en Mooré « le blanc »
* Ahmadou Kourouma, « En attendant le vote des bêtes sauvages ».

Photo – Desmarais – « la bouquetière » mariage rwandais.












Comments 4
Je ne peux m’empêcher d’être envoûté par cette merveilleuse image que Marcel Beaulieu envoie de l’Afrique, la vraie, l’unique, celle qui vit et survit. Celle que l’on oublie mais qui a tant à nous offrir. Celle que l’on détruit peu à peu sans même s’en rendre compte mais qui s’acharne et qui résiste. Pour le mieux.
Merci Mr le scénariste.
Merci aussi à La Blonde, celle qui accompagne mes matins, mes humeurs, qui m’éclaire sur de nombreux sujets, qui me fait voir petit à petit la vie d’un autre oeil. Qui me fait constater que l’écriture peut s’avérer nécessaire et salvatrice.
Merci et à une prochaine.
Posted 10 avr 2007 at 9:18 ¶Martin, merci! C’est à cause de commentaires comme le vôtre que je continue de tenir ce blogue, pour l’échange, cet espèce de pot luck virtuel.
Posted 10 avr 2007 at 9:34 ¶Belle histoire, réellement.
Elle me rappelle des souvenirs, comme des murmures de nostalgie.
Bien a toi.
Posted 25 avr 2007 at 17:32 ¶Génération rose! Bienvenue par ici!
Posted 26 avr 2007 at 11:15 ¶