Devoir de mémoire

Carré St-Louis, il y a de cela plusieurs années, du temps où l’on pouvait encore en faire le tour plusieurs fois de suite pour pêcher la pute et attraper un sachet d’héro au vol.
Un jeune scénariste, ténébreux et flamboyant, monte les marches d’une belle maison victorienne. Il a rendez-vous avec un cinéaste lyrique et fragile. Le cinéaste n’arrive pas à écrire le scénario de son prochain film. C’est une course contre la montre, sa mémoire fout le camp. Elle se détache par plaques, comme la glace au printemps. Le jeune scénariste sait pertinemment que le film ne se fera probablement jamais. Qu’il ne sera jamais payé non plus. Ça lui est égal. S’il a voulu faire du cinéma, c’est à cause des images de l’autre, à cause du beau visage de Barbara dans “à tout prendre”, de la scène de la grange dans “Kamouraska”, de ces images fulgurantes d’un Québec violent et profondément romanesque. Pour le jeune homme, c’est la moindre des choses que de rendre un peu de ce qu’il a reçu.

Malgré sa jeunesse, il sait, il sent que tant que l’autre est dans le cinéma, il est dans la vie. Alors il monte les marches tous les jours. Il fait du café, il raconte l’histoire sur laquelle ils sont en train de travailler. Il réchauffe la machine, avec patience et affection. Tous les jours, il faut remonter la pente jusqu’à la mémoire retrouvée… Parfois, le jeune scénariste est récompensé d’une image fulgurante, image que le jeune scénariste s’emploie à intégrer dans un récit qu’il doit trouver tout seul.

Le scénariste colle les scènes au mur, les unes après les autres, pour que l’autre ne soit pas obligé de chercher le fil de son film… Il y a de bonnes journées où la brillance éclate, intacte. Et puis, il y a toutes les autres, désespérantes.

Un matin, il n’y a personne. La maison est déserte. Le corps de l’homme aux images ne sera retrouvé que plusieurs mois plus tard.

Ce film-là ne s’est jamais fait. Cette histoire-là n’a jamais été tournée.

Mais des années plus tard, toujours obsédé par ce devoir de mémoire, hanté par sa trop brève collaboration avec Claude Jutra, Marcel Beaulieu écrira “Mémoires affectives”.

Si vous voyez le film, regardez bien la scène où Roy Dupuis écrit les bribes de sa vie sur des petits cartons blancs qu’il colle au mur.

C’est ça aussi un scénariste.

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Comments 17

  1. Martine wrote:

    Oh…
    Je ne connaissais pas ce lien entre les deux histoires.
    :-(

    Posted 15 fév 2007 at 14:11
  2. Marc wrote:

    Quand je te lis, je pogne un spleen fou. Dieu qu’il me manque d’écrire et de diriger des films. Mais ils est tellement plus compliqué de faire du cinéma d’auteur ici qu’à New-York. Trop de règles, trop de syndicats, trop de structures publiques de financement et pas assez d’esprit d’initiative. Chaque fois que je vais à Sundance et que je jase avec des chums dont les films sublimes ont été réalisés avec 35,000$, je me dis qu’il faut trouver le moyen de sortir des structures ici et de permettre à tous ces films qui sont dans nos têtes de se faire. Le film que Marcel et Claude écrivaient au rez-de-chaussée de la maison de la rue Laval, il aurait pu se faire comme ça…

    Mais on se crée des canons de rentabilité, des primes au succès. Perrault, Lefebvre, Carle et plein d’autres n’auraient jamais pu faire de cinéma dans le Québec de Pierre-Karl…

    Dans cette maison de la rue Laval, il y avait Claude au rez-de-chaussée, Michel Rivard au deuxième et Luc Courchesne, merveilleux artiste multimédia et inventeur du sac Boule au troisième. Dans cette maison-là, quelque part au milieu des années 80, il se brassait de la magie en titi.

    J’avoue que je m’ennuie un peu beaucoup de ce Québec inventif-là, d’une liberté non encadrée et d’un souffle fauve.

    Chroniques Blondes, on se fais-tu un film en cachette?

    Posted 15 fév 2007 at 14:19
  3. Tassili wrote:

    Attendez… le Marc des commentaires, c’est ce Marc-là, de Farinelli et Mémoires affectives?
    Je ne connaissais pas l’histoire non plus, oh… ça me serre le coeur.

    Posted 15 fév 2007 at 14:42
  4. Chroniques blondes wrote:

    Martine… peu de gens connaissent ces histoires d’en arrière. C’est notre job de les raconter, non?! Smile!!!

    Marc. Sure. Il y aura Tassili et Pat Dion, deux “bolles” du cerveau. Un joyeux foursome! N’oubliez pas de me donner vos dispos sur mon adresse, là.

    Tassili. Non, le Marc ici n’est pas le Marcel de Farinelli. Celui de Farinelli, c’est le même que celui de Jutra… et que de Mémoires affectives.

    Posted 15 fév 2007 at 14:53
  5. Marc wrote:

    Voilà, mes dispos sont envoyées via le formulaire. Oui, je crois que ça risque d’être intéressant.

    Et on parlera des virgules qu’on connaît de la petite histoire… La petite histoire est souvent encore plus intéressante que la grande… parce que la grande, c’est une courtepointe de petites après tout…

    Ça aussi, c’est un devoir de mémoire…

    Posted 15 fév 2007 at 15:03
  6. Danny wrote:

    Des films à 35 000$, y s’en fait ici aussi, ils sont plus rare c’est tout…

    Le nouveau film de Denis Côté passe ce soir à la cinémathèque…

    Il y en a encore quelques uns qui on le guts de se payer un film pour eux d’abords et pour nous par la bande….Ça prend de l’énergie et de la détermination en masse pour mener une affaire comme ça à bout…..j’envi tant ces gens.

    Posted 15 fév 2007 at 15:17
  7. Benton wrote:

    Jutra, Rivard, bout de papier…il me revient en tête cette belle chanson de Rivard que l’on ne peut oublier, “L’oubli”:

    C’était un homme imaginaire
    Imagineur d’objets trouvés
    Un inventeur de faits divers
    Un rêveur de réalités

    Il habitait en solitaire
    Une maison du Carré St-Louis
    Deux ou trois chats
    Beaucoup d’lumière
    De temps à autre un vieil ami

    Il aimait l’ordre et la douceur
    Et derrière ses petites manies
    Se cachait l’idée du bonheur
    Sans faire de mal
    Sans faire de bruit
    Mais dans le noir de sa mémoire
    S’ouvrait le trou blanc de l’oubli

    L’oubli, l’oubli
    L’oubli des mots
    L’oubli des gestes
    Oubli de tout ce temps qui reste
    Prisonnier de ce funeste oubli

    Il avait aimé une femme
    Mais c’était il y a très longtemps
    Plutôt que d’y laisser son âme
    Il avait viré comme le vent

    Maintenant
    Des garçons de passage
    Lui dérobaient des bouts de sa vie
    Il dessinait leurs doux visages
    Eux repartaient sans dire merci

    Il notait tout dans un carnet
    Le nom des gens
    L’odeur des choses
    Et quand le vent virait morose
    Pour se souvenir il relisait
    Mais il voyait entre les lignes
    Grandir le trou blanc de l’oubli

    L’oubli, l’oubli
    L’oubli des mots
    L’oubli des gestes
    Oubli de tout ce temps qui reste
    Prisonnier de ce funeste oubli

    Un jour en rentrant du café
    Où chaque matin venait s’asseoir
    Par le trou blanc de sa mémoire
    Il sentit sa vie s’en aller

    Il écrivit comme à l’école
    Son nom en lettre détachées
    Puis il épingla sur le col
    De son manteau
    Le bout de papier

    Dans l’eau glacée
    Du Saint-Laurent
    Il revit couler son enfance
    Et offrit son corps en silence
    Au démon qui suit le courant

    Je chante
    Pour ne pas qu’il meure
    Je chante pour tuer l’oubli

    L’oubli, l’oubli
    L’oubli des mots
    L’oubli des gestes
    Oubli de tout ce temps qui reste
    Prisonnier de ce funeste oubli

    L’oubli, l’oubli
    L’oubli des mots
    L’oubli des gestes
    Oubli de tout ce temps qui reste
    Prisonnier de ce funeste oubli

    P.S.: Je sais qu’il doit y avoir une question de droit d’auteur…mais le but n’est pas mercantile.. seulement de la faire connaître….

    Posted 15 fév 2007 at 15:48
  8. Chroniques blondes wrote:

    Danny, c’est vrai qu’il s’en fait. Ça prend le feu au cul et une bonne dose de nouilles au beurre. On mange pas fort quand on fait du cinéma indépendant. À moins d’avoir un héritage?!

    Posted 15 fév 2007 at 15:50
  9. Patrick Dion wrote:

    Putain, quel billet. Tu fesses Blondinette quand tu t’y mets!

    Posted 15 fév 2007 at 17:08
  10. Amarre wrote:

    Et puis, des fois, on finit le montage de quelque chose de joli sur un timeline de Final Cut dans une maison mobile au fond d’une forêt en Gaspésie. La tempête gronde dehors, les routes sont fermées. Et on dit: ce soir, je crois que je mérite une bolognaise sur les nouilles au beurre…

    Posted 15 fév 2007 at 17:43
  11. Jean wrote:

    Merci Blonde. Quelle magnifique façon de conter! Je revois cette scène de Mémoires affectives avec un autre oeil. Quel film!

    Posted 15 fév 2007 at 21:55
  12. Mammouth Boule wrote:

    @ Marc: Luc Courchesne est toujours au même endroit, sur le Carré, avec sa douce, Monique, qui elle, de son côté, a fondée la SAT, à la suite du succès d’ISEA 96…

    Posted 16 fév 2007 at 0:07
  13. Geneviève Piquette wrote:

    Trop touchant Blondie,

    Ça donne envie de laisser les bébés phoques à Brigitte Bardot, et de sauver les bébés scénarios en voie d’extinction.

    Posted 16 fév 2007 at 0:38
  14. Anne wrote:

    «/…/tant que l’autre est dans le cinéma, il est dans la vie. »
    C’est pour des phrases comme ça que je vous aime. Vous en mettez tout plein partout, comment faites-vous? Vous me faites réfléchir. Toujours. Merci.
    Bonne fin de semaine dame Blonde.

    Posted 16 fév 2007 at 9:11
  15. black velvet wrote:

    encore une fois, vous faites mon week-end avec votre post.

    Merci, simplement.

    Posted 16 fév 2007 at 14:24
  16. Yannou wrote:

    Merci chère Blonde, encore une fois: je suis touchée par votre façon de toucher le vrai.
    *
    Dites: si c’est vrai votre histoire de film en cachette, moi je veux bien jouer avec vous. J’ai du flair, un don pour le montage, la salle pour monter et même une caméra. J’oubliais: après avoir monté documentaires et bandes-annonces, je rêve de monter de la fiction libre…

    Posted 16 fév 2007 at 15:28
  17. REGOR wrote:

    Salut blonde,

    Tant qu’à y être “gestion de projets” j’ai entendu dire que le “milieu” trippe pas fort dans ce domaine !!
    Trop terre à terre mais efficace !
    Je suis partant !

    Posted 18 fév 2007 at 11:09

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