
Santiago, Chili.
C’était pas le 11, c’était le 24. Et c’était en décembre 1987. À la suite d’un accident de moteur au dessus de la cordilière des Andes, je m’étais retrouvée à Santiago au lendemain des premières élections libres depuis l’arrivée au pouvoir de cette créature inventée par Hergé, le général Augusto Pinochet.
Les Andes méritent que j’y reviennent. Un moteur d’avion en flammes au dessus des pics roses et bleus scintillants des cimes qui séparent l’Argentine du Chili, ça ne fait pas peur. Ça donne faim. Nous avons tous regardé, pas très subtilement je l’avoue, notre voisin histoire d’estimer combien de calories il pouvait contenir… Pas un mot dans l’avion, trop occupés que nous étions à ramasser couteaux et fourchettes et à se demander si on arriverait à faire du feu en cognant deux roches l’une contre l’autre.
Une fois posés et le pilote embrassé à profusion, la compagnie d’aviation qui craignait un recours collectif pour augmentation du niveau de stress, nous a mis dans le plus bel hôtel de Santiago. Un hôtel dont les fenêtres donnent sur la place centrale et le Palais de la Moneda, là où Allende a été assassiné le 11 septembre 1973. Le début du règne de Pinochet, aidé par la CIA.
Il n’y a rien comme d’échapper à un buffet spécial Montignac pour apprécier la beauté de l’architecture chilienne… J’étais reconnaissante à la vie, au pilote américain, à la femme de chambre, au tapis de la salle de bain, si doux. Et puis, c’était Noël et on nous avait dit que la réparation de l’avion prendrait du temps, au moins trois jours.
Dans un grand élan euphorique, je suis allée explorer Santiago avec les yeux de la gratitude infinie. It was Christmas indeed!
Nous étions à la veille de Noël, au centre ville il y avait foule et pourtant la ville était étonnamment silencieuse. Recueillie. C’était tout à fait en accord avec notre miracle aérien mais tout de même curieux.
Et puis, j’ai vu ma première inscription. Sur le mur de pierre d’un bureau de dentiste je crois. Taguée en rouge et blanc. « Ici, le 5 juillet 76, a disparu mon frère Julio Aranguiz. Je ne t’oublie pas ».
Sous l’inscription, quelqu’un avait déposé une gerbe de marguerites, toute simple.
J’ai continué de marcher dans Santiago la silencieuse. Et je les ai vues, partout à travers la ville, les inscriptions, les fleurs, les passants qui s’agenouillent brièvement, toujours en silence. Quelques fois quelqu’un allumait une bougie, accrochait une photo, avec chaque fois des noms différents mais toujours le même mot, comme un leitmotiv, « desaparecido ».
« Ici, mon fils a été enlevé », « ici, mon mari a été vu pour la dernière fois », « ici habitait ma soeur avant de disparaitre ». Des fils, des filles, des amantes, des pères, des amoureux, des frères. Les disparus de la dictature.
Entre 73 et 89, 100,000 opposants arrêtés et torturés, 3,000 morts « officiels ». Pas une famille épargnée.
Le 11 septembre je pense à ces américains qui ont dû sauter des tours en flammes et qui ne méritaient certainement pas d’être brûlés vifs.
Je pense aussi aux américains qui ont marché sur Washington pour protester contre la politique étrangère de Kissinger en Amérique Latine.
Je pense à Costa Gavras et à son « Missing » et ça me réconforte sur l’utilité de l’art.
Et je pense à nous qui battons tous les records d’abstinence aux élections, nous qui avons complètement oublié à quel point il y a du sacré dans le fait de voter.
Mais je me souviens surtout de ces noms, de ces fleurs, des ces mots « no te olvido » dans un Santiago démocratiquement libéré.












Comments 9
J’ai vu un film avec Antonio Banderas et Emma Thomson sur ce que tu racontes. Film touchant. Le connais tu ? Je ne me rappelle plus du titre de ce film.
Posted 11 sept 2006 at 13:23 ¶Ne pas voter lors d’une élection est une insulte monumentale aux millions de gens vivant sous une dictacture ou autre régime opressant.
Posted 11 sept 2006 at 13:32 ¶Merci pour ce texte.
Christophe, je vais essayer de trouver le film. Merci!
Eve, je sais, j’y vais une fois sur deux, c’est con comme la lune, il faut y aller.
Posted 11 sept 2006 at 13:43 ¶En ‘87 j’étais à Jonquière en tournée(dans tous les sens du mots) avec des Belges probablement parents avec Hergé ou les Dupon(d)(t).
Tout à coup les Belges ont changé de couleur, c’était pas la 50 qui passait mal, ils venaient de réaliser qu’ils avaient oublié d’aller voter au consulat à Montréal. Du haut de mes 4 ans d’expérience comme voteur, je leur ai dit: Ouinhh Pis?!? (Avec un accent d’Outremont bien sûr ; )
Ils m’ont répondu qu’en Belgique on pouvait faire de la prison si on ne faisait pas ce devoir de citoyen.
Ça ma scié mais j’étais et je suis 100% d’accord avec ce principe. Dans notre monde, le droit de vote est un grand privilège, en Amérique du Nord on le prend trop pour acquis.
= ; o )
Posted 11 sept 2006 at 14:32 ¶Pourtant Allende avait été élu démocratiquement… avec les résultats qu’on sait. Pour moi, à la limite, l’expérience chilienne (quand le résultat du vote déplaît aux Américains, ils sortent les tanks) incite plus à l’action directe qu’à la participation au cirque démocratique. Idem au Liban après l’élection démocratique (eh oui) du Hamas en territoire palestinien.
Posted 11 sept 2006 at 14:42 ¶It’s all gargle.
Ne pas aller voter est porteur d’un message tout autant que le vote lui-même.
Posted 11 sept 2006 at 15:33 ¶Comment ne ajouter à un si beau texte ces aussi belles paroles de Sting sur le même sujet…
Why are there women here dancing on their own?
Why is there this sadness in their eyes?
Why are the soldiers here
Their faces fixed like stone?
I can’t see what it is that they dispise
They’re dancing with the missing
They’re dancing with the dead
They dance with the invisible ones
Their anguish is unsaid
They’re dancing with their fathers
They’re dancing with their sons
They’re dancing with their husbands
They dance alone They dance alone
It’s the only form of protest they’re allowed
I’ve seen their silent faces scream so loud
If they were to speak these words they’d go missing too
Another woman on a torture table what else can they do
They’re dancing with the missing
They’re dancing with the dead
They dance with the invisible ones
Their anguish is unsaid
They’re dancing with their fathers
They’re dancing with their sons
They’re dancing with their husbands
They dance alone They dance alone
One day we’ll dance on their graves
One day we’ll sing our freedom
One day we’ll laugh in our joy
And we’ll dance
One day we’ll dance on their graves
One day we’ll sing our freedom
One day we’ll laugh in our joy
And we’ll dance
Ellas danzan con los desaparecidos
Ellas danzan con los muertos
Ellas danzan con amores invisibles
Ellas danzan con silenciosa angustia
Danzan con sus pardres
Danzan con sus hijos
Danzan con sus esposos
Ellas danzan solas
Danzan solas
Hey Mr. Pinochet
Posted 11 sept 2006 at 17:18 ¶You’ve sown a bitter crop
It’s foreign money that supports you
One day the money’s going to stop
No wages for your torturers
No budget for your guns
Can you think of your own mother
Dancin’ with her invisible son
They’re dancing with the missing
They’re dancing with the dead
They dance with the invisible ones
They’re anguish is unsaid
They’re dancing with their fathers
They’re dancing with their sons
They’re dancing with their husbands
They dance alone They dance alone
Chère blonde,
Ne te fais pas de mouron pour ca !! Je crois que le fait de ne pas voter est moins « grave » que tous ces voteurs « tic-tac-toe », ces « girouettes » des sondages, et les non moins brave électeurs de » je vote pour gagner mes élections et les faveurs de notre très excellent futur pourvoyeur de subvention pour le développement local »
Posted 11 sept 2006 at 18:35 ¶C’est difficile dans un pays qui n’a pas connu ou qui a oublié les affres de la guerre , la répression, etc..de motiver le bon peuple à laisser tomber le train-train pour savoir juste un peu au moment d’aller voter.
Je me souviens de ma soeur qui se cachait sous les tables que je faisait mes harangues (j’étais dans l’exécutif de l’association étudiante) dans la cafétéria du CEGEP, elle avait peur d’avoir à s’expliquer !!!!
Pourquoi mettre de l’énergie quand ca marche tout seul et qu’on ne sait pas ce qu’on pourrait-perdre ?
Vivement une bonne révolution dans le sang pour réveiller son monde….. je suis pas certain que ce serais une bonne idée !!
Lu… je vois, vous voulez m’entrainez du côté de canoe. Je résisterai de toutes mes forces!
Un mort est un mort et la torture inexcusable dans TOUS les cas.
Posted 13 sept 2006 at 10:55 ¶