Novembre, l’avion qui fait Montréal Rouyn Noranda. À bord, une petite vingtaine de passagers. Et Serge.
Pieds nus dans ses baskets de toile. Un pantalon blanc, une veste de coton bleue bébé et un paquet tout neuf de Git’ “light”. On voyait les veines éclatées sur ses pieds. Manifestement personne n’avait prévenu Gainsbourg que Rouyn en novembre, c’était pas exactement St-Tropez et que les avions d’Air Tralala avaient une politique très stricte concernant le tabac.
Ce qu’il y a de rigolo dans ces petits avions, c’est qu’il n’y a pas de première classe. Un fantasme stalinien. Tout le monde collé sur le swing de son voisin, le même sachet de pinottes rancies distribué également et une hôtesse pour tous.
Laquelle hôtesse était fort occupée à essayer de convaincre l’Homme à la tête de Chou que “Rouyn Noranda” n’était pas la version “director’s cut” de “Rwanda” et qu’il était absolument verboten de fumer dans l’avion, à fortiori des gitanes.
“Oui, oui, Madame” a dit Serge en allumant la première avec un grand sourire. La pauvre hôtesse, engoncée dans son uniforme de rayonne empesée a supplié, menacé, arraché la cigarette de Serge dans un grand geste de mère exaspéré par son dernier rejeton. En vain. Il rallumait dès qu’elle avait le dos tourné, avec panache. Il plaidait son coeur malade, son mauvais caractère; “Il faut absolument que je fume sinon je vais être à chier”… Il lui disait que franchement son uniforme était moche, que lui, si elle voulait de lui, il saurait l’emmener là où la femme serait mise en valeur.
L’hôtesse disait; “non, non, je suis mariée”. Gainsbourg répliquait; “oui, oui, moi aussi”! Tout l’avion se bidonnait. Il aurait pu être insupportable, il était adorable.
Elle lui enlevait encore ses cigarettes mais c’était devenu un jeu, déjà affectueux. Et puis, à la 17ème cigarette arrachée, il l’a empoignée par la taille et l’a assise sur ses genoux. Profitant de l’effet de surprise, le mec qui est allé et venu entre les reins de Jane et de Brigitte, s’est empressé de s’expliquer;
“J’ai les chocottes en avion, je dois absolument m’accrocher à quelque chose de réconfortant. Je pourrais paniquer”.
Qui c’est qui est resté sur les genoux de Gainsbourg pendant tout le reste du vol, le nez dans la fumée, en rigolant et en expliquant la chasse à l’orignal à Serge enchanté ?
C’est beau le sens du devoir quand même.
Comments 19
Même dans la boucane, en toussant, je n’aurais pas pu résister très longtemps… Moi non plus…
Posted 30 août 2006 at 11:02 ¶Tu étais dans l’avion. Je serai alors éternellement jaloux de toi !! Serge Gainsbourg a été, et sera toujours mon père spirituel, j’ai tout commencé à l’envers avec lui. Le premier album de Serge que j’ai acheté c’était “You’re under arrest” puis ensuite, de son vivant, j’ai acheté avec l’argent que je gagnais pendant l’été, le coffret “De Gainsbourg à Gainsbarre”….J’ai adoré. J’ai l’impression de le comprendre en écoutant ses chansons, enfin j’ai une impression bizarre, je ne peux l’expliquer. De l’amour et de l’admiration mélangé. J’ai appris son décès dans la nuit, alors que je n’arrivais pas à dormir, il était 4 ou 5 heures du matin, je ne sais plus. j’étais effondré, je voulais tellement entendre un nouvel album de lui. Pour ces funérailles, je suis monté à Paris, en faisant une mini-fugue et en piquant l’argent à mes parents pour me payer le train…J’avais tout juste 17 ans. Merci pour cette anecdote.
Posted 30 août 2006 at 11:03 ¶merci pour le clin d’oeil : ça fait du bien. Dites-moi, avez-vous déjà été hôtesse de l’air ? ( c’est fou votre plume! on se demande toujours si vous allez chercher ces histoires dans votre imaginaire d’auteure ou dans votre vécu … je sais, je sais, c’est de la création littéraire que j’arrête pas de dire mais quand même…. )
Posted 30 août 2006 at 11:19 ¶Béru. Pas hôtesse, passagère. Quand on a le goût des histoires, on finit toujours par en trouver partout.
Anne, je sais, c’est fou. Il était vieux tout de même. Pas beau. Et pourtant irrésistible. Incroyable.
Christophe, mon poussin, vous êtes orphelin alors? Comme moi! J’ai adoré Gainsbourg. J’aimais l’oeuvre et l’homme. C’est rare.
Posted 30 août 2006 at 11:58 ¶Je n’aurais sûrement pas résister. Il y a de ces hommes, pas très beaux, pas très… Mais qui on un charisme incroyable et du front tout l’tour de la tête.
Posted 30 août 2006 at 12:06 ¶Ah ben.. bizarre… chaque fois j’ai voulu traiter une femme de la sorte.. mes joues s’en sont ressentis!!
blague!
Posted 30 août 2006 at 12:42 ¶Là , je ne suis plus. Va pour l’oeuvre, mais l’homme? Nah… j’aime bien les vieux délinquants, mais de loin…
Posted 30 août 2006 at 13:27 ¶T’as de la chance, CB. Mon dernier voyage en avion vers Rouyn, j’ai eu droit à Guy Bertrand. Et à deux cognacs pour calmer mon agoisse parce que l’avion ne pouvait plus se poser… Finalement, Guy Bertrand, y’est pas plus drôle souâle morte…
Et bien moi c’est la voix, la voix de cette homme si chaude et si enveloppante.
Posted 30 août 2006 at 13:58 ¶Et puis l’existence de mon fils m’a permis de le redécouvrir cet été…
Un pure délice…
J’aime les chansons qu’a pu faire cet homme mais il ne m’attirait guère… Personnellement un homme qui fume, ça me turn-off. Et il avait l’air tellement malpropre… brrrr ! (frisson de dégoût)
Posted 30 août 2006 at 15:02 ¶Ah Serge… Ah Serge à Rouyn… Qu’est-ce que j’aurais donné pour voir ça. L’Abitibi et moi on a une relation… intime et spéciale, je me demande comment elle a traité Serge? Enfin, moi dont le voyage vers Rouyn me tue, j’aurais volontiers fait celui-ci en avion les yeux dans la boucane.
Posted 30 août 2006 at 15:21 ¶J’adore.Vieux, moche, puait du bec, mais un charme, Madame… on n’en fait plus des comme ça.
Posted 30 août 2006 at 21:03 ¶Délicieuse histoire, merci Chroniques!
Un jour je vous conterai Leonard Cohen en avion, mmm…
Il y a des événements qui ne s’expliquent pas!
Accent Grave
Posted 30 août 2006 at 22:21 ¶ENOUGH ALREADY!
C’est trop bon!
Posted 31 août 2006 at 0:03 ¶Nathalie. Pour l’avoir fait en auto pendant des années, ma voix rejoint la tienne. C’est un long purgatoire.
Philippe A. Et c’est pas fini (air connu)! Fallait le voir en sol abitibien!
AG. Je sais, on s’attend à un vieux con décadent et puis, on se retrouve avec un vieux petit poussin en manque d’amour.
Tassili. Combien tu veux pour nous raconter Cohen? Je me meurs! Nous nous cotiserons. Hein qu’on se cotisera?
Posted 31 août 2006 at 7:27 ¶Wahhh. Récit en forme de sourire en coin, boucane sur les yeux. J’y étais, encore, dans ton histoire. Moi aussi, je réclamme l’anecdote Cohen de Tassili.
Posted 01 sept 2006 at 11:56 ¶Quelle histoire magnifique! Hi! Hi!
Posted 01 sept 2006 at 12:58 ¶Tassili, je t’en prie, ne nous laisse pas sur notre faim. Raconte-nous comment c’était Cohen en planant.
Posted 01 sept 2006 at 14:29 ¶Wow! Un vol sur les genoux de Serge!
Quelle écriture, chère blonde! J’adore vous lire.
Ça n’a aucun rapport, mais j’ai besoin d’avouer que je suis une grande fan de Charlotte. Quand on me demande pourquoi, je n’ai rien d’autre à répondre que “c’est la fille de Jane et Serge”!Juste le mélange, c’est capoté!
Pauvre fille, ça doit être lourd à porter…
Posted 03 sept 2006 at 19:20 ¶Madame Une Telle, vous avez écouté son dernier disque en anglais? Pas mal du tout.
Posted 04 sept 2006 at 5:54 ¶Post a Comment