Il n’est jamais trop tard non plus

C’est une odalisque, une déesse aux ongles rouges, une voluptueuse impériale et une impayable dominatrice. Madame Kâ est russe ET arménienne, c’est dire qu’elle ne manque ni de panache, ni de poitrine, ni de sens dramatique.
Madame Kâ est un fantasme et une maîtresse femme.

Elle est mon fantasme. Et c’est ma maîtresse. Elle fait de moi ce qu’elle veut. Sous ses doigts magiciens je suis son esclave, sa chose, son silly putty.
Madame Kâ est mon prof de piano.

Vous ne pensiez tout de même pas…?! Meuh non! Je ne mélange jamais le travail et l’amour (sonnerie stridente ici, directement issue de la montre détecteur de mensonges portée par Réjean, dit le “revel à l’orange”, de la Petite Vie. Pour les ignares de la Petite Vie et de sa montre impitoyable, louez, achetez l’intégrale, ça urge).

Petite disgression. J’ai un beau père anthropologue en poste au Rwanda et qui essaie de faire comprendre le concept du pâté chinois (steak-blé d’indes-patates) de Thérèèèse à de jeunes et brillants universitaires rwandais. Son aura s’en est trouvée grandement diminuée. Le Cinzano dans le vaporisateur à Windex, ça leur échappe complètement…
J’ai déjà fréquenté l’école russe. Du temps de Madame Ludmilla, Famélique Reine Stalinienne des Grands Ballets, qui n’hésitait pas à nous frapper vigoureusement quand on fléchissait de la posture. Il m’arrive encore de sentir la paume sèche de sa main dans le bas de mon dos quand je me laisse un peu aller et de rentrer instinctivement le ventre en angoissant sur la quantité de calories contenue dans un jelly bean.

J’avais gardé certaines craintes sur la méthode rrrrrrusse. Madame Kâ m’a tout de suite rassurée. Elle ne bat que les enfants, jamais les adultes. Et je pourrais manger autant de chocolat que je le désirais en autant que ce ne soit pas sur le piano.
C’est ainsi qu’à 40 balais passés, j’ai bravé ma peur du ridicule et commencé à prendre des cours de piano avec Madame Kâ tous les lundis. Qui aurait crû que j’oserais le Botox avant le piano? On est bien peu de choses, allez.
Enfant, j’étais obsédée par l’Instrument. Niet. Trop cher. “Acheter un piano?! Ça va pas la tête? Et puis, c’est des bonnes soeurs qui enseignent, je ne veux pas que tu fréquentes ces gens là”. Ma mère avait une haute idée de qui était fréquentable et qui ne l’était pas. D’où Ludmilla.
Ensuite, j’avais eu un chum qui possédait DEUX Steinway. Un petit et un grand. J’avais commencé toute seule avec une méthode, sur le grand (tant qu’à faire). En prenant des tas de mauvaises habitudes, évidemment. Suite à un voyage à Venise-la-Fatale, j’ai rompu avec le propriétaire de Steinway. Je me suis beaucoup ennuyée. Du garçon d’abord. Du piano ensuite.

Et là, tout près de chez moi, il y avait cette affiche qui me narguait chaque fois que je passait devant “cours de musique, piano, violon”.

Je suis entrée et n’en suis jamais ressortie.
Je ne serai jamais Brendel, Rubinstein ni Haskill. Encore moins Gould, mon amour. Faut pas rêver. Au mieux, je ne ferai pas chier mes voisins.
Mais j’ai appris plus sur moi en six mois de cours qu’en dix ans de thérapie avec trois psycho (logue, analyste, thérapeute, alouette). Madame Kâ m’a “vue” et devinée avec une justesse sidérante après m’avoir entendu jouer une seule fois. Comme si elle m’avait connue toute sa vie de la façon la plus honteusement intime qui soit. Ça te ramène l’humilité drette là au milieu de la face.

La suprématie de la musique sur la psychanalise c’est qu’en musique, on entend tout, tout de suite. “On” s’entend hésiter à jouer “forte” parce qu’on a peur de se tromper “forte”. “Là, qu’est-ce qu’il vous dit Bach, ici”? qu’elle me dit. “Heu, forte”. “Alors il faut y aller”! “Et si je me trompe”? “Vous vous tromperez FORT”!

Et elle rit à gorge déployée. De moi. Et pour son beau rire, moi la rebelle à l’autorité, j’obéis. Et je me trompe. Fort.
“On” s’entend lier les “staccato” parce qu’on a peur des conflits, “ici, il faut quitter la note, apprenez à quitter ce qui est terminé”. Mon dieu, mon dieu, si je l’avais connue avant celle-là! So many names come to mind. N’y pense pas, les regrets sont inutiles.
“On” s’écoute jouer, emportée par la mélodie au détriment de toute rigueur de tempo. “Vous vous saoulez là” qu’elle me dit. “Je me saoule moi”? “Si, si, la musique vous enivre, vous oubliez complètement la structure et vous ne comptez plus rien”. Tiens, ma comptable me dit la même chose.
Elle m’apprend que je manque de rigueur et que pour dépasser les règles, il faut d’abord les maîtriser à la perfection (je sais, je sais, damn it). J’écoute. Je sais qu’elle a raison et je l’entend. C’est une preuve immédiate et musicale que je ne peux pas réfuter. Ça sonne mieux quand je fais ce qu’elle me dit. She is DA MASTA. I am Humble Servant, I will follow Thee.

Elle sait que j’ai un faible pour les romantiques Schubert, Chopin, Tchaïkovski. Elle fait exprès de me faire répéter Bach, cet immense pédagogue impitoyable. Je mourrai sur les Variations Goldberg sacrament mais j’y arriverai.

Et puis, un jour, avec le même rire qu’elle a pour se foutre de ma gueule, elle me balance; “vous êtes une artiste, c’est votre nature, il ne faut pas lutter, détendez-vous, concentrez-vous et faites ce qu’il y a à faire”.

Et pour la première fois de ma vie, j’ai cessé de lutter et j’ai accepté.

Il faut faire ce qu’il y a à faire.
Je ne serai jamais une musicienne. Mais grâce à elle, je suis une meilleure scénariste.

***

Madame Kâ T., docteur en musique, méthode russe.

Comments 24

  1. SuzanneM wrote:

    Encore une fois : merci.

    Posted 25 août 2006 at 15:06
  2. Tassili wrote:

    Le fameux «lâcher prise», hein?
    C’est la même chose pour tout…
    Connaissez-vous, chère Chroniques Blondes (ce singulier/pluriel féminin sonne étrange), l’histoire de la petite fourmi qui plante ardemment ses griffes dans le sol en se disant qu’en faisant bien des efforts, en travaillant très fort, elle y arrivera, c’est sûr, à faire tourner la Terre de l’autre bord… sauf que ça marche pas comme ça, hein? ;-)

    Posted 25 août 2006 at 17:22
  3. Chroniques blondes wrote:

    Tassili, vous n’êtes pas en train de faire un méchoui de bison, vous?

    La fourmi est une excellente histoire, pleine d’enseignement, je devrais probablement en manger une ou deux pour que ça rentre…

    Posted 25 août 2006 at 17:30
  4. marie-lorraine wrote:

    La mienne n’était pas russe, mais elle était terrifiante. J’ai appris le piano de peur, et j’ai désappris dans la joie… Parfois, juste parfois, je regrette un peu…
    Encore une fois, quel beau texte!

    Posted 25 août 2006 at 17:46
  5. Tassili wrote:

    Ben non, pas de méchoui de bison à l’horizon, pas de marché Jean-Talon, juste la course des courses au pas de course, je m’essouffle! La familia, c’est super, mais c’est comme quans nos bébés sont petits: on les adore, on échangerait cette période pour rien au monde, mais très honnêtement… c’est quand même l’enfer, pavé de tout plein de bonnes intentions! (la preuve, Mère indigne?)

    Posted 25 août 2006 at 18:10
  6. Tassili wrote:

    Ah oui, au fait, la fourmi: elle peut bien appeler toutes ses copines à la rescousse, er même engager une armée de psy, mais la Terre continuera à faire ce qu’elle veut, hein?

    Posted 25 août 2006 at 18:14
  7. Hélène wrote:

    Ah! Chanceuse! Moi j’ai appris à jouer avec une bonne soeur qui me faisait mal aux doigts. Elle n’en avait que pour la position des mains, que je n’ai jamais eue correcte, alors mon âme ou ma personnalité, c’était vraiment le cadet de ses soucis… Dommage. J’avais une vraie passion pour cet instrument, que j’ai acheté moi-même à 16 ans à la fin de l’été, avec l’argent gagné en travaillant comme plongeuse dans un restaurant chez Zellers…

    Posted 25 août 2006 at 18:33
  8. P. wrote:

    “On” s’entend hésiter à jouer “forte” parce qu’on a peur de se tromper “forte”… Apprenez à quitter ce qui est terminé…

    Merci de partager cette belle leçon de piano avec nous…comme quoi dans tous les aspects de la vie nous n’avons que quelques “concepts-clés” à apprendre… mais bon sang qu’on s’obstine à oublier des fois…

    Posted 25 août 2006 at 23:25
  9. Prof Maudit wrote:

    Wow.

    Je pense que c’est le plus beau témoignage que j’ai lu depuis longtemps. Même pas une touche un peu cul-cul-Le-Lundi.

    Posted 26 août 2006 at 0:17
  10. Pat P wrote:

    J’avais 29 ans, formation continue… une prof Bulgare qui nous a menacé de nous envoyer chez le directeur ! Ta Madame Ludmilla c’est de la petite bière à coté de ma Bulgare. (Ou était-ce une Hongroise ?)

    Mais pour revenir à la musique. J’aurai 40 en avril prochain. Je me paye une guitare et des leçons moi qui n’a jamais tenu un instrument de musique dans les mains… ça risque d’ête affreux mais bon, c’est un vieux rêve de ti-gars…

    Posted 26 août 2006 at 0:18
  11. Chroniques blondes wrote:

    Hélène, tu l’as toujours ce piano gagné grâce à Zellers?
    P. Comme quoi, on ne sait jamais quelle forme ça prendra.
    Prof maudit. Cucul-leLundi?!! Elle est bien bonne! Et vous faites un essentiel métier.
    Pat P. Affreux oui! Mais c’est si bon, les vieux rêves de ti-gars (et de tites filles). Why not? On peut quand même pas être juste du monde qui paye des impôts.

    Posted 26 août 2006 at 6:37
  12. Accent Grave wrote:

    Cette très répandue (et désuette) façon d’enseigner le piano peut être valable à la condition de ne pas s’y soumettre trop longtemps. Je ne crois pas que l’on doive absolument maîtriser la technique ou l’interprétation reconnue avant de développer la sienne propre. Il faut savoir ce qui existe, sans plus.

    Le plaisir et l’instinct, ajouté bien sûr à énormément de travail, doivent “parler” directement au compositeur le plus rapidement possible. Les grandes oeuvres ne demandent qu’à être réinventées ou réinterprétées de manières nouvelles et personnelles, à l’infini, même si vous êtes a seule à aimer ça.

    Et puis, il faut vous amuser, créer votre plaisir. Bref, attention aux règles immuables, ça va à l’encontre de l’art musical. Toutes ces fameuses «étapes pédagogiques à suivre» sont des notions parfois ridicules, inutiles et très souvent décourageantes. Tâter de tout, osez, choisissez et surtout… jouez, jouez, jouez. C’est en jouant que vous deviendrez meilleure.

    Jouer Bach avant ceux que vous aimez? Pourquoi? Parce que ça se faisait ainsi chez les soeurs! Bach est ennuyeux pour bien des gens, Bach ce sont des chiffres divisibles par deux. On peut l’aimer mais si vous ne l’aimez pas, ne le jouez pas. Pour prendre goût à la lecture et devenir une grande lectrice, il est inutile de lire pendant des années des auteurs que vous n’aimez pas. Il existe plusieurs mythes en musique, c’est curieux ça.

    Un piano ce n’est pas un instrument de torture!

    Accent Grave

    Posted 26 août 2006 at 8:32
  13. Chroniques blondes wrote:

    Cher Accent Grave, merci de votre missive! Très juste cette notion de plaisir. Je me suis peut-être mal exprimée dans mon billet mais ce que j’essayais de transmettre, c’est justement cette notion de plaisir inoui que ma prof a réussi à me transmettre. Le plaisir de maîtriser quelque chose de difficile. La montée est plus ardue mais ô combien satisfaisante quand on y arrive! Je croyais ne pas aimer Bach et puis, j’ai découvert que dans ses mathématiques, il y avait une grande beauté. Qui paradoxalement me permet de mieux jouer mes romantiques chéris.

    Posted 26 août 2006 at 9:08
  14. Hélène wrote:

    Oui, j’ai encore ce vieux piano pas beau (mais quelle voix!). Toutefois, il trône dans le salon de mes parents, dans la Beauce, alors que je vis à Paris. Snif! On a beau dire, c’est pas pareil, jouer sur un piano électronique. Y a pas l’odeur du vieux bois et de la poussière noble…

    Posted 26 août 2006 at 10:30
  15. Blanche wrote:

    Juste un petit mot, non sur la musique, mais pour te remercier d’écrire aussi bien!!
    A chaque fois que je lis tes histoires, c’est comme si j’y étais: chez toi avec ‘Inès’, avec ta grand-mère espagnole, ton prof de piano, etc…

    Voilà; merci et continue!!

    PS: écoute l’Ouverture de la Passion selon St Matthieu, et tu seras réconciliée avec Bach!

    Posted 26 août 2006 at 11:20
  16. Chroniques blondes wrote:

    Hélène, c’est vrai. Et le son, c’est mieux avec la poussière!

    Blanche! Je ne suis pas fâchée avec Bach même si je sacre après lui quotidiennement! Et je suis d’accord avec l’ouverture de la passion selon St-M. c’est sublime. Je l’ai beaucoup écouté sur le bord de la mer. Ça y est, je m’ennuie de la mer. Je vais devoir aller mettre le disque. Merci pour tout!

    Posted 26 août 2006 at 12:05
  17. Joss wrote:

    Mais…? Mais…? Quelle histoire! je pense que je vais me mettre au piano aussi… Ça me semble fascinant… Et tellement plus approprié que de s’étendre sur un divan en long. Écouter des notes plutôt que de s’écouter le nombril parler… Hum!

    Posted 26 août 2006 at 12:15
  18. Prof Malgré Tout wrote:

    “Madame Kâ m’a “vue” et devinée avec une justesse sidérante après m’avoir entendu jouer une seule fois. Comme si elle m’avait connue toute sa vie de la façon la plus honteusement intime qui soit.”
    C’est traumatisant… on joue comme on baise. Je ne parle par du niveau de jeu (ou du niveau de baise), mais plutôt de la façon d’aborder la chose… un peu comme la bouffe. Mais bon, je divague.. vive Glenn Gould. Le deuxième mouvement de la sonate de Strauss…

    Posted 26 août 2006 at 19:58
  19. Me wrote:

    Bonjour!
    Je vous lis depuis un bon moment, mais pour la première fois je réagis…
    J’ai moi-même suivi des cours de piano durant plus de 7 ans, c’est-à-dire pratiquement toute mon adolescence… Et après quelques années, j’ai dû changer de professeur.. Quelle tristesse! J’avais peur de Claudine, de sa technique rigide, de son professionnalisme. J’avais tort. Elle m’a ouvert des frontières sur moi et sur le monde que je n’aurais jamais franchi sans elle. Elle était dure, c’est vrai, mais inmanquablement elle cernait nos limites et s’y rendait jusqu’au bout. Je crois que j’ai beaucoup mieux vécu mon adolescence en piochant sur mon piano en sa compagnie… Aujourd’hui, avec l’université, j’ai dû abandonner les cours et le piano droit chez mes parents… Certains week-ends, je me surprend à flâner dans les magasins de musique et à chercher une place pour ce meuble trop gros dans mon appartement trop petit. Les touches me manquent… Mais j’y reviendrai…
    Merci de m’avoir rappellé la joie que j’ai eue à faire courrir mes doigts sur un clavier pour finalement ouvrir mon coeur!

    Posted 28 août 2006 at 21:10
  20. Chroniques blondes wrote:

    Joss! Le divan a du bon mais on peut pas s’en servir dans les partys pour entertainer la crowd. Le piano, oui!

    Prof. On joue comme on baise? Ehhhh, mais c’est qu’on veut vous entendre jouer alors! Nous attendons le flyer avec impatience.

    Me! Merci de vous exprimer si joliment! C’est aussi pour des missives comme les vôtres que je tiens ce blogue.

    Posted 29 août 2006 at 7:13
  21. Shigekazu wrote:

    J’ai travaille avec Mme. Karine Tovmassian quand j’etais a Montreal.
    Maintenant je suis de retour a Tokyo.
    J’adore parler la langue armenienne avec les chattes japonaises, car ici,c’est les chattes qui savent parler cette langue, aucun Japonais!

    Barev!
    Sayonara!

    (Desole pour l’omission des accents aigus.)
    Vive le Quebec!
    Vive l’Armenie!
    Vive la Russie!
    Vive le Japon!

    Lavoriamo per la pace mondiale!

    Shigekazu, professeur et traducteur.

    Posted 14 mai 2008 at 9:22
  22. Chroniques blondes wrote:

    Shigekazu! Mais oui, je me souviens très bien que madame Tovmassian m’a parlé de vous! Comment êtes vous donc tombé ici?! En tout cas, bonjour, où que vous soyez!

    Posted 14 mai 2008 at 23:04
  23. Shigekazu wrote:

    Bonjour!
    Je respecte tellement Mme.Tovmassian que je fais beaucoup de demarches pour qu’elle soit invitee au Japon comme professeur.
    Ca marchera un jour!

    Posted 20 mai 2008 at 2:17
  24. kazimir wrote:

    La musique, une connaissance de soi à tout âge !
    J’ai commencé petit (10 ans), la flûte traversière, avec une “madame Kâ”. J’ai arrêté pendant 10 ans. Je reprends des cours comme un gamin de 10 ans ! Et je découvre que mon instrument ne s’arrête pas qu’au bout de mes doigts ! C’est un pur bonheur. L’instrument vie de part le corps mais le corps vie de part l’instrument !
    C’est se faire plaisir pour faire plaisir et peu importe si la technique ou la qualité fait défaut. Ce qui importe c’est l’expression du besoin, celui de vivre ! Profitez de la vie de part vos instruments et retournez dans votre enfance !

    Et chapeaux bas à cette jolie prose, sans fioriture de madame Kâ, un régal de lecture.

    Posted 21 mai 2008 at 16:57

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