Il n ‘est jamais trop tôt pour commencer

La première lettre que j’ai écrite de ma vie était à l’intention du Général Franco. J’avais cinq ans et une grand-mère que j’adorais.

Elle était née à Séville de parents aristocrates. Elle avait connu le vrai goût des oranges sanguines du sud de l’Espagne, les pensionnats de Suisse, les deux guerres, la France des couvents catholiques et des bonnes qui ressemblent à Bécassine, les orphelinats transis de froid d’Angleterre, le porridge salé et le Québec profondément méfiant de tout ce qui était différent.
C’était une femme douce, inclassable et rebelle jusqu’à l’absolu. C’est ainsi que Amalia Cristina Mathilde Kurzwyn de Sanchez avait épousé un capitaine de l’armée canadienne, ancien avironneur de l’équipe olympique, pauvre comme la gale, instituteur inspiré, anarchiste dans l’âme et fondateur de la première école non confessionnelle du Québec.

Elle le trouvait intelligent. Elle l’aimait. Ils s’aimaient.

J’ai connu mes grands-parents se tenant la main sous la table et s’éclipsant pour aller faire la sieste en prenant soin de verrouiller la porte de la chambre. Ils avaient élevés huit enfants. Elle ne disait jamais “mes” enfants. Elle disait “nos” enfants.

Elle riait en me chuchotant que les hommes et les femmes n’étaient pas faits pour se comprendre mais pour s’aimer. Que l’éducation, c’était d’apprendre à reconnaitre l’intelligence et à la respecter, surtout quand elle était plus grande que nous. Que quand on aimait vraiment quelqu’un on épluchait les fils de céleris pour lui.
J’ai fait ma première fugue à trois ans. Pour aller chez elle. Elle m’ouvrait sa porte, ses bras, son coffre à bijoux, hérité de sa mère. Et, oui, elle épluchait les fils de mes céleris… Avec elle, j’ai appris l’essentiel. On peut sécher l’école pour regarder “La comtesse aux pieds nus” l’après-midi. Un homme peut pleurer la mort d’une femme qui n’a été ni sa maîtresse ni sa mère. On peut ne pas savoir faire cuire un oeuf et être une femme accomplie. On peut mourir de chagrin et ne pas pleurer. On peut décider de ne jamais remettre les pieds dans une église, dans un pays, dans une famille. Elle m’a appris que peu importe notre histoire, notre esprit nous appartient.
Et puis, je l’ai vue pleurer…

À cette époque, l’Espagne vivait sous la dictature de Franco. Jorge Semprun, scénariste et romancier, était passé à la télévision et il avait raconté les arrestions arbitraires, la torture où l’on faisait exploser les crânes, les opposants au régime qui vivaient dans la peur. Il parlait d’une pétition qui circulait à Paris.

On était loin de Paris… Mais ma douce avait du papier à lettres. Je me suis installée sur ses vieux genoux et j’ai écrit au général Franco.

“Cher Monsieur Franco, s’il vous plait, pouvez vous arrêter de faire du mal aux autres. Ce n’est pas bien et vous faites pleurer ma grand-mère”.

Nous avons collé deux timbres pour l’Espagne et nous sommes allées en haut de la côte mettre la lettre dans la boîte de métal rouge.

Sur l’enveloppe, j’avais soigneusement inscrit l’adresse de retour au cas où Franco veuille bien accuser réception de ma lettre. J’ai attendu longtemps.

Franco.jpg

Comments 11

  1. Spatate wrote:

    Je dois dire que si ta vie n’est réellement que le dixième de ce que tu nous as raconté jusqu’à maintenant, quelle beau sentier tu trace…

    Si elle est tout ce que tu racontes, quelle vie extraordinaire…

    Et raconté d’une facon sublime…

    Posted 23 août 2006 at 9:21
  2. Mariposa wrote:

    Ce que j’aimerais avoir connu ta grand-mère. Elle devait être d’une de ces beautés intérieures à faire craquer…. Et je suis d’accord avec elle: “Notre esprit nous appartient”.

    Mais éplucher des céleris ? hehe, moi, j’épluche les ficellos (fromage en bâtonnets) de mon fils !!!

    Posted 23 août 2006 at 9:23
  3. Chroniques blondes wrote:

    Spatate. Tout le monde a une vie extraordinaire mais ils ne sont pas tous au courant…

    Mariposa! Les ficellos?! C’est encore pire que les céleris! Si c’est pas de l’amour, ça!

    Posted 23 août 2006 at 9:42
  4. Nathalie wrote:

    Je ne sais pas si c’est tout vrai, mais c’est magiquement raconté Chroniques blonde. Une sage cette grand-mère.

    Posted 23 août 2006 at 9:45
  5. Christophe Berget wrote:

    Emouvant.

    Posted 23 août 2006 at 9:47
  6. Castor wrote:

    Qui sait, peut-être Franco a t’il recu ta lettre, peut-être l’a t’il lu et il s’est dit: hmmm tout ca est trop bien,trop beau, trop simple… méfions-nous ca sent la fraude nigérianne !

    Posted 23 août 2006 at 10:59
  7. Chroniques blondes wrote:

    La fraude nigérianne!!! Ah, je ri trop! Merci, merci , elle est excellente!

    Posted 23 août 2006 at 11:11
  8. Matthieu wrote:

    Même si je lis tous tes billets, je commente moins car je me dis que tu vas te tanner de lire mes “Hé que t’es donc bonne blogueuse!” alors je me retiens, un peu.

    … Mais maudit que t’écris bien!

    Posted 23 août 2006 at 22:58
  9. Prof Malgré Tout wrote:

    Bonjour,

    Je suis nouveau dans la blogosphère et je viens tout juste de découvrir tes chroniques. Et bien, je regarde mon fils qui est blond platine et je me dis que tout n’est pas perdu…
    (je regarde sa photo… il est quand même 23:20… ok ok j’avoue.. je le visualise…)

    Sans blague, merci, c’est superbe!

    Posted 23 août 2006 at 23:21
  10. Chocolyane wrote:

    Tu es émouvante et attachante. Et ça transparaît dans tes textes. Si je ferme les yeux un instant, je peux sans peine m’imaginer une petite fille blonde comme les blés, assise sur les genous de sa grand-mère, un crayon et un papier dans la main, avec un petit bout de langue rose sortie (pour la concentration!). Merci de ces émotions que tu me fais vivre, jour après jour…

    Comme Matthieu, je n’ose pas toujours commenter, je sais rarement quoi te dire autre que “tu es merveilleuse, tu as une plume fantastique et tu me fais voyager jour après jour”… Alors je me tais. Mais sache que jour après jour… Je suis là.

    Posted 24 août 2006 at 9:01
  11. Faole wrote:

    Encore une fois, je drop everything pour lire tes textes, franchement, je t’adore (en tant que blogueuse, là, je ne suis pas un fan obsessionnelle)
    Encore une fois, bravo, tu me fais rire et pleurer et ça, c’est une damn bonne qualité.
    Keep up the good work

    Posted 24 août 2006 at 16:21

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