Écrire c’est pas un métier, c’est une névrose, une compulsion, un troisième oeil toujours de garde, une bande de squatteurs turbulents qui te foutent le bordel dans le cerveau, un machine emballée dont t’arrives pas à trouver le piton “off”.
Des fois c’est chiant. Ne pas pouvoir s’empêcher d’écouter la conversation à la table d’à côté dans un souper d’amoureux… Ton chum qui te dit; “t’es sur la job ou t’es avec moi”?
Ça n’arrive pas qu’aux auteurs. Un directeur photo m’a déjà avoué qu’il lui arrivait de “cadrer” pendant qu’il faisait l’amour…
Non, ce n’est pas un déviant. Juste un squatté. J’envie presque les filles qui sont passées dans son lit. Elles ont dû être très bien éclairées. Rien comme un petit back light avec un pepper dans l’oeil pour rendre cinématographique à mort la plus ordinaire des filles. Imaginez Kim Basinger.
Des fois, ça te sauve. Rien de tel que de se dire que ça fera une excellente scène pour passer à travers une soirée pénible. Tu prends le siège du passager, t’oublies complètement le concept irréaliste d’avoir du fun et tu ramasses du matériel. Il m’est arrivé d’enregistrer mentalement la synthaxe déficiente d’un garçon qui m’annonçait qu’il me sacrait là. Je sais, c’est épouvantable. Mais j’étais tellement occupée à retenir la scène que j’ai complètement oublié de pleurer. Il m’a trouvée sans coeur.
Oh well.
***
Un ami anglais et scénariste avait un vieux père malade. Le vieil homme avait été un grand journaliste, un romancier sur le tard et un père déplorable. Il avait eu quatre enfants qui s’étaient empressés de s’éparpiller aux quatre coins de la planète. La première à Los Angeles, le deuxième en Angleterre, la dernière en Alberta. Seul le troisième était resté à Montréal. Jamais le père à la plume célébrée ne s’était penché sur les écrits de son fils. Jamais. Il ne pouvait y avoir qu’un seul écrivain dans la famille.
Le cancer du vieux se déclarant généralisé et très agressif, les médecins prirent mon ami scénariste à part et lui dirent de faire vite. C’était une questions de jours. Mon ami scénariste appela ses frères et soeurs. Ils prirent l’avion en hâte, laissant leurs familles, amis, amants, carrières et professions derrière eux pour faire leurs adieux à leur père.
Ce qui devait être une “question de jour” devint une question de mois. Cinq pour être précis. Les frères et soeurs étaient bien embêtés. La femme de l’un restée seule avec trois enfants le menaçait de les vendre s’il ne rentrait pas, l’autre était en plein divorce et la troisième venait enfin de rencontrer un homme qui semblait vouloir l’aimer pour vrai. Évidemment, ils habitaient tous chez mon ami. Évidemment mon ami anglais avait un scénario à terminer, une productivité au point mort et un producteur qui soupçonnait mon ami de se servir de son vieux père comme excuse pour ne pas travailler.
La cohabition n’adoucit pas les moeurs. Un père qui s’éternise non plus. Des vérités furent dites avant le premier café du matin. Les rancunes lointaines furent étalées au grand jour. L’alcool fut consommé sans modération (nous avons ici affaire à une bande de wasp puritains au surmoi écrasé in utero). L’état d’esprit général était à peu près le suivant ; “Now Dad, we love you but if you could just die so we can get on with our lives, it would be highly appreciated”.
Le vieux tenait à un fil mais il tenait. Et mon ami le soupçonnait de tenir justement pour les faire chier. Un jour qu’il était seul avec son père, celui-ci ouvrit un oeil alerte et lui fit signe de s’approcher, tout près. Mon ami s’installa sur le lit d’hôpital, espérant un mot d’amour, une reconnaissance, une phrase émouvante. Fat chance. On est wasp ou on l’est pas.
Lorsque mon ami fut assez près, le vieux lui souffla à l’oreille;
- Don’t worry. It’s all copy.
Ce fut ses dernières paroles et son leg à son fils à qui il reconnaissait enfin le droit d’exister comme auteur.
***
Chaque fois que je suis tentée de juger, de condamner, de m’impatienter ou de mourir d’ennui, je pense à cette phrase; “it’s all copy”. Ça ne marche pas toujours mais c’est toujours ça de pris sur l’adversité.
Comments 4
Je découvre avec délice votre carnet. Une question : est-ce la blondeur qui est chronique, ou la chronique qui est blonde?
AB
Posted 19 août 2006 at 20:20 ¶C’est drôle, cette double vie… Adolescente, j’ai déjà dit à ma mère : “M’man, si parfois (souvent) je fume du pot et si une ou deux fois (tous les vendredis) j’ai essayé l’acide, c’est juste pour vivre une expérience qu’un jour je vais pouvoir écrire. T’en fais pas, c’est pas vraiment moi qui prends de la drogue. Je suis en quelque sorte infiltrée.” Vrai, la drogue était bonne à cette époque.
Posted 19 août 2006 at 21:06 ¶Comme je connais le feeling! Vécu une expérience des plus humiliantes récemment, relatée chez moi, et à un certain moment, la spectatrice en moi prenait des notes mentales… Mais c’est probablement ce qui m’a permis de m’en sortir la tête haute et, accessoirement, faire rigoler la galerie…
Posted 20 août 2006 at 11:21 ¶Le besoin d’écrire te prend à la gorge et tu ne peux rien y faire… Il faut s’isoler et laisser couler… Quel bonheur alors quand on sort d’une séance d’écriture, vidé mais… rassuré…
Comme disait Simone de Beauvoir, chaque jour passé sans écrire a goût de cendre… C’est tellement vrai!
Posted 20 août 2006 at 13:50 ¶Post a Comment