« Sous ses jupons, la feeeeemmme. Frou frou, frou frou »…
Chronique à lire avec la musique d’Offenbach (Jacques « oeuvre truculente et colorée » dixit le Robert, pas Gerry) en tête et à tue-tête.
Derrière la Place des Martyrs, à Beyrouth, il y a une boutique de lingerie fine. Dior, la Perla, Lejaby, Aubade, Rykiel, Agent Provocateur, vous connaissez vos classiques. Vous poussez la porte de verre et vous entrez dans la somptuosité. C’est avec Darina que j’ai découvert cet antre de la débauche Visa et de la volupté instantanée. C’est là aussi que j’ai découvert que si je ne connaissais rien à l’Islam, la femme, elle, est éternelle.
Voyager est exercice d’humilité. On pense qu’on sait parce qu’on a lu « Lonely Planet ». On ne sait rien. Une chose est sûre, je n’ai plus jamais vu le voile de la même façon.
Première surprise, cette boutique est interdite aux hommes. Ce qui est paradoxal parce que la caisse y est tenue par un Obèse vissé sur chaise haute, un espèce de bébé gavé, un sharpeï aux doigts manucurés, boudinés comme des saucisses et poudrés du sucre des loukhoums que l’Obèse met dans sa bouche entre deux transactions. J’ai vaguement pensé que c’était un eunuque avant de me dire qu’à ce niveau de gras, sa libido avait dû mourir étouffée entre deux plis.
Deuxième surprise, le choix. Étourdissant, riche, touffu. Je suis dans une jungle amazonienne de corsets, de nuisettes, de strings et de balconnets, tous plus affriolants les uns que les autres. Les prix vont du plus bas au plus haut. Les variantes, les couleurs, les imprimés sont infinis et classés par couleurs. Un grand escalier en colimaçon mène au deuxième étage dont l’entrée est cachée par un immense rideau de soie rouge.
Troisième surprise. Les vendeuses. Qui connaissent leur sujet, c’est à dire le corps féminin. À la perfection. Elles vous examinent, ceinturent votre cage thoracique de leurs mains expertes, lèvent vos cheveux pour dégager la ligne, devinent que vous allez avoir vos règles, que vous venez de mincir, que vous avez beaucoup pleuré. Vous n’êtes pas une cliente, mais une mission, une vocation. Je n’ai retrouvé cette expertise nulle part ailleurs, même à Paris.
Elles font une sélection pour vous et ensuite vous conduisent solennellement à l’étage où sont les cabines d’essayage. En haut de l’escalier, elles vous ouvrent le rideau…
Le spectacle est hallucinant.
Musulmanes voilées, chrétiennes en tailleur Chanel, touristes hollandaises aux jambes dodues dans leurs Birkenstock, il y a là des femmes de toutes formes, races et religions, toutes préoccupées par la même chose; être belles.
Il y a des femmes nues, qui paradent en déshabillé léopard transparent devant leurs copines, le voile encore sur la tête, rigolant, buvant du thé et mangeant des minuscules gâteaux au miel et aux pistaches. Des burkas abandonnées sur des fauteuils redeviennent de simples morceaux de tissu. Il y a des seins refaits, des seins qui tombent, des seins tout petits, des seins affolants de beauté, des seins qui s’en fichent, d’autres qui s’abandonnent. Des jambes épilées, des ongles vernis, des parfums qui montent. De la féminité partout, insolente.
Elles s’exclament devant la beauté d’une broderie anglaise, le seyant d’une camisole corsetée, la langueur vaporeuse d’un négligé soyeux. Elles rigolent, s’interpellent. De parfaites inconnues donnent leur avis sur la tenue de l’une ou de l’autre. Ça oui, ça non. La jeune hollandaise se fait encourager à choisir plus sexy que le soutien gorge sage et beige qu’elle veut acheter. La jeune hollandaise est rouge comme un petit Gouda entouré de cire. Cramoisie. Le transparent, elle ose pas. Mais elle abandonne quand même le beige pour un balconnet noir bordé de dentelle.
Une future mariée svelte comme une liane fait voir l’ensemble qu’elle a choisit pour sa nuit de noce. Tout le monde applaudit. La mère de la future mariée sort un mouchoir pour éponger le rimmel qui coule. On la félicite et on la presse de se choisir aussi quelque chose. Elle proteste, finit par céder et s’empare d’un ensemble de soie rouge la Perla.
Son corps est lourd, son visage marqué mais sa fierté d’être femme est intacte. Qu’est-ce qu’elle est belle…
Il y a cet abandon chez les femmes d’Orient que je ne retrouve pas chez nous. Une indulgence pour ce serviteur de l’âme qu’est le corps. Vêtu de dentelle, soit, mais serviteur quand même. Il y a, au Liban, 17 communautés qui cherchent à vivre ensemble. Et qui, jusqu’à il y a cinq semaines, étaient en train d’y arriver.
Cet après-midi là, je suis allée à la plage. Pas au Sporting Club rendez-vous de la jeunesse dorée libanaise, non. Sans l’avoir cherché, je me suis retrouvée sur une plage musulmane. J’y étais la seule femme en maillot. Intimidée. Toutes les autres se baignaient voilées.
Pour la première fois, le voile ne m’a pas heurtée. Je sais ce qu’il y a dessous.











Comments 18
J’ai vu un documentaire il y a quelques temps sur ce sujet, la lingerie en pays islamique et c’était en effet saississant. Ça m’a fait voir les choses d’une toute autre façon parce que je m’étais moi aussi fait avoir par les apparences, la première impression. Je ne peux pas dire que je ne ressens rien devant le voile, mais je comprends qu’il y a plus, moins, enfin autre chose.
Posted 14 août 2006 at 12:00 ¶Wow. De la vie, de la gourmandise, dans cette boutique. Miam!
Posted 14 août 2006 at 12:22 ¶Je ne voulais plus m’arrêter de lire. Chaque fois que tu décris, j’ai l’impression qu’une partie de moi y est aussi. J’entendais presque les rires de ces femmes…
Posted 14 août 2006 at 12:24 ¶Tout comme Chocolyane, j’étais accroché à ton texte. J’ai décrochée de mon environnement immédiat et me suis retrouvée derrière le rideau rouge… moi non plus je ne verrais plus le voile de la même façon…
Posted 14 août 2006 at 13:11 ¶Quel beau texte! Sensuel, sensible, rempli de curiosité… Bravo, encore une fois. Merci d’avoir partagé avec nous cette expérience qui frappe l’imaginaire.
Posted 14 août 2006 at 13:16 ¶Quel contraste quand on pense à ce qui se passe là-bas en ce moment… Difficile de lire tant de beauté et de penser à l’horreur à la fois.
Plusieurs Occidentaux croient que l’islam est une religion de pudeur. Certes, dans les relations sociales, les références à la sexualité, à la sensualité et au désir ne sont pas de mise. Or, entre une femme et son mari, tout est permis ou presque. Les écrits de l’islam sont explicites à ce sujet et plusieurs d’entre eux font l’éloge de la sensualité, des caresses, des baisers, de la beauté féminine, de l’amour. Si le christianisme s’est surtout préoccupé de l’esprit et de spiritualité, l’islam n’a pas négligé le véhicule terrestre de la spiritualité qu’est le corps.
Posted 14 août 2006 at 13:17 ¶Je ne saurais vous dire à quel point la générosité de votre imput me touche. Annie qui vient enrichir le propos, Anne, comme toujours si perceptive, Sylvana, Choco, si ouvertes.
Bien sûr, l’Islam ce n’est pas qu’un jardin de roses. Mais je sais maintenant qu’il faut faire l’effort de franchir le rideau, ne serait-ce que pour mieux comprendre.
Merci à vous.
Posted 14 août 2006 at 13:29 ¶Bien d’accord avec Annie.Nous nous arrêtons trop souvent à une image fixe véhiculée par les médias, par les stéréotypes. Il y a de ces musulmanes dont le voile a été imposé par leur mari, leur père, leurs frères, leurs oncles, mais ce qu’on oublie, c’est que ce sont les exceptions.
La soeur d’un très très bon ami à moi porte le voile. J’ai à maintes reprises fait les boutiques avec elle sur Paris et plusieurs auraient tombé des nues.
Anecdote joliment racontée.
Posted 14 août 2006 at 13:30 ¶Quel plaisir j’ai à te lire Chronique Blonde!
Par ce texte, tu me fais voir un autre côté de la médaille ou plutôt les dessous de la médaille.
Merci et toi et à ta plume.
Posted 14 août 2006 at 13:38 ¶Ça me fait penser à un roman que j’ai lu il y a déjà bien longtemps, Femmes d’Alger dans leurs appartements.
Billet délicieux, le sentiment d’abandon et de générosité y est palpable. Le voile est peut-être un symbole de pudeur, entre autres choses, mais l’abandon que tu décris n’a rien d’impudique, ni de vulgaire.
C’est bien beau.
(J’ai mis un lien vers ton blogue sur le mien, si tu n’y vois pas d’objection.)
Posted 14 août 2006 at 13:39 ¶Mmm… ça me fait penser aux femmes des hammams de mon enfance.
Grasses, nues, enveloppée de Yul gris (un produit dépilatoire) de la tête aux pieds, du henné sur la tête, elles se baladaient entre les salles embuées comme des reines, sûres d’elles.
Après le bain de vapeur (qui durait des heures), et un massage à la loofah qui tenait plus du récurage, on se retrouvait, toujours toutes nues, dans une salle plus froide, où on prenait le thé, des petits gâteaux, dans une langueur molletonnée .
Oui, les femmes ont beau être infériorisées sur bien des plans dans les pays arabes, je peux vous jurer qu’au moins entre femmes, on se sent belles, reines du monde et fières de nos rondeurs.
Posted 14 août 2006 at 17:24 ¶J’apprécie la parcimonie avec laquelle tu décors ta nouvelle place. Les photos ne sont pas trop grosses, juste une petite touche d’âme en image. Charmant.
Posted 14 août 2006 at 17:27 ¶Un grand merci de nous faire voyager comme tu le fais. J’aurais tellement aimé avoir ta chance : voyager, observer les gens d’autres cultures, voir comment ils vivent. Tu as un vécu si riche, qui te permet d’avoir une vision plus globale des événements qui se présentent à toi. Merci de nous partager tout ça.
Posted 14 août 2006 at 20:36 ¶C’est le plus beau texte qu’il m’ait été de lire depuis longtemps, beau, pur, puissant. Merci
Posted 14 août 2006 at 20:41 ¶Maya, à quoi ça servirait si je ne pouvais pas le partager?
Merci Jeanne! Tout le plaisir est pour moi.
Choukran Tassili de nous amener au Hammam.
Posted 14 août 2006 at 21:07 ¶J’ai toujours suspecté ce côté caché de la burka. Je me suis délecté de vos mots qui eux-mêmes traduisent merveilleusement ce que vos yeux ont vu. Ce vêtement qui prétend cacher le corps tout comme les plaisirs interdits permet, malgré son ampleur, de deviner une sensualité prête à exploser.
Il y a beaucoup d’hypocrisie dans tout cela mais j’ai l’impression que l’intelligence féminine réussit à déjouer autant qu’à titiller l’esprit masculin. Finalement, ce sont ces hommes imbus de leur autorité et faibles en confiance qui enlaidissent la burka.
Accent Grave
Posted 14 août 2006 at 21:20 ¶Je l’ai fait lire à mes collèges, au bureau. Ils sont tous tombés sous le charme. Ils ont trouvé ça magnifique, tant par la forme que par le fond.
Posted 14 août 2006 at 21:43 ¶Ce que je vais dire n’est sûrement pas politiquement correct, mais pour côtoyer régulièrement des musulmans à Paris, dans mon quartier, je dirais que de toute façon le problème ne concerne pas les femmes musulmanes. Je me sens souvent très bien avec ces femmes, qui en savent souvent plus que nous sur la solidarité féminine. Car il en faut pour vivre avec de tels machos incapables de gérer leur sexualité. Faut-il avoir un immense problème avec le sexe pour imaginer un paradis peuplé de vierges qui n’auront rien à redire sur la compétence du monsieur? Oui, Accent grave, le problème, c’est les hommes qui enferment ainsi les femmes dans un rôle d’accessoire frivole qu’il faut cacher. Ces hommes sont des faibles. Je comprends les femmes qui se voilent volontairement pour échapper à leurs regards dégradants. Et ne nous méprenons pas non plus : la burka est laide par définition. C’est un sac à dépouilles vivantes.
Posted 15 août 2006 at 2:56 ¶