Venise est impitoyable pour les amours incertaines.
Elle y était allée avec trois hommes aussi différents qu’il est possible de l’être . Trois catastrophes. Le premier avait réussi à dénicher le seul camping vénitien, ce qui lui avait valu d’être prise dans une tente puant l’humidité et la vase . La tente étant perméable à la brise mais pas au son, ils avaient eu droits aux encouragements enthousiastes d’un groupe de hollandais saouls comme des polonais.
Le deuxième avait attendu qu’ils soient sur le vaporetto qui les menait downtown Piazza San Marco pour lui annoncer qu’il venait de vivre une aventure torride avec une journaliste. Luxembourgeoise. À Laon. Elle avait pleuré, entourée d’une foule de japonais qui la bousculaient pour mieux photographier la façade du Palais de Doges.
Le troisième était si jaloux qu’elle aurait préféré qu’il la trompe. Doué pour les ténèbres, ne gardant de son sang italien que le sens du drame, il avait insisté pour manger végétarien alors qu’elle rêvait du vongole crémeux d’un minuscule restaurant derrière la Strada Nova. Elle avait cédé, désespérément amoureuse, espérant rompre la malédiction.
Elle avait eu droit à une scène parce qu’elle avait remercié le garçon. Et le soir même, il la quittait alors qu’ils avaient encore la chambre pour trois nuits. Ça ne l’avait pas empêché de vouloir faire l’amour. Elle avait accepté, en espérant que peut-être, les endorphines le ramèneraient à de meilleurs sentiments.
La femme vit d’espoir… Le lendemain, il était parti sans elle.
Elle avait alors décidé d’assouvir un fantasme et de se payer un dry martini au Danieli. Le meilleur du monde d’après Hemingway, Humphrey Bogart et l’agent 007. Le prix d’une chambre d’hôte sur le Grand Canal. Minghia! On ne vit qu’une fois. Elle avait mis sa plus belle robe, ses talons hauts. Elle avait fait ses yeux très noirs pour qu’on ne voit qu’eux, au milieu de toute sa pâleur.
Au milieu de l’après midi, le bar était presque vide. Elle avait accepté une table avec vue. Le serveur, un vieux décrépit, avait pris sa commande. Un dry martini per piaccere. Il était revenu avec une bouteille de champagne. Pas de la Veuve. Du millésimé. Pas dans ses moyens.
Elle a tenté de s’expliquer, en italien. Un échec, l’espagnol n’arrêtait pas de reprendre le dessus sur son italien. Por la puta que lo pario. En anglais, le serveur lui avait patiemment expliqué qu’un autre client lui offrait le champagne.
Elle avait suivi le menton du serveur qui désignait un coin plus en retrait du bar. Un coin pour les habitués, que les touristes devaient dédaigner parce que la seule vue était celle sur la salle. Il y avait effectivement un monsieur d’une cinquantaine d’années, trop anguleux pour être beau mais racé, élégant. Elle avait dit oui à bien pire dans sa vie mais là, non, pas la force… Avec ses mains, ses yeux, elle avait fait signe qu’elle ne pouvait pas accepter. L’homme s’était approché de sa table et dans un français un peu lent mais limpide, il lui avait dit qu’elle devait accepter le champagne, puisqu’il n’était pas pour elle.
- Non e per mi?
- Non. C’est pour votre mère. Pour la remercier de vous avoir mise au monde. Con vivissimi ringraziamenti.












Comments 20
ah ces Italiens…ce dont ils sont capables lorsqu’ils le veulent bien (soupir d’extaaase)
Posted 10 août 2006 at 7:11 ¶Wow… j’avoue que je ne m’y attendais pas comme réplique. Super cute, super romantique.
Posted 10 août 2006 at 7:57 ¶Mignon tout plein. J’aimerais avoir ce genre de répartie plutôt que de perdre la face dans une situation aussi délicate. (Quand je disais que l’intelligence est pour beaucoup dans le pouvoir de séduction…)
Posted 10 août 2006 at 8:51 ¶Charmant… Et très intelligent. Ce que ça doit faire du bien à l’égo… Ah l’Italie et les Italiens (enfin certains d’entre eux ;o).
Posted 10 août 2006 at 8:57 ¶Sublime réplique. Et quelle classe ce gentlemen !
Posted 10 août 2006 at 8:59 ¶Très beau texte, Chronique, ça fait rêver. Ça donne des p’tits frissons dans le dos, et des idées plein la tête.
Bravo!
-Maintenant, elle est où la bière? Et la pizza alors?- ;o)
Posted 10 août 2006 at 9:00 ¶Ça a fait du bien à l’égo de la fille, c’est sûr. Surtout après TROIS histoires foirées magistralement. Ça l’a rendue complètement paf aussi, toute une bouteille à elle toute seule.
Posted 10 août 2006 at 9:16 ¶Je veux pas casser votre party de fille, mais la ligne de l’Italien est plus vieille que lui. Mais c’est quand même un gentleman. Bouteille de champagne millésimée et parti sans rien demander…
Conseil à mes confrères si jamais vous entrez dans un bar en Italie et que 2 filles viennent s’asseoir à côté de vous pendant qu’un serveur vous apporte une bouteille de Champagne que vous n’avez pas commandée, vous êtes dans la m…
Beau texte Chroniques Blondes et maintenant que tu as nos adresses e-mails n’hésite pas à nous inviter pour la crémaillère
=;o)
Posted 10 août 2006 at 9:59 ¶Cheesy, quand même.
Mais bon, c’était Venise. Je me verrais mal dire un truc pareil dans le Vieux-Longueuil.
Posted 10 août 2006 at 10:08 ¶Version tellement plus romantique et classe que celle du sempiternel gars soul…«Ton pére, c’t'êst surement un vôleur, parce qu’y'a piqué toutes les étôéles du ciel pour les mattrrre dans tes yeûx»
(Z’et bienvenue chez vous !)
Posted 10 août 2006 at 10:23 ¶Maudit que tes histoires sont agréables à lire! Le plaisir que tu me donnes!!!
Posted 10 août 2006 at 10:56 ¶Bon. Ouais. Pas mal. Ça sent encore la peinture. Plutôt zen comme apparence. Seriez pas japonaise par hasard? Ou cliente chez Triède Design?
Allez, on aime.
Posted 10 août 2006 at 11:45 ¶Jolie histoire dans le style courte nouvelle avec chute classy. Joli titre aussi mais que je ne comprends pas du tout. Explication?
Et puis le camping à Venise, était-il flottant ou sur le toit d’un palais quelconque
)
Félicitations pour ton nouveau logis virtuel! C’est bien de lire le début des commentaires à droite et de ne pas avoir à recopier les lettres de reconnaissance. Toutefois, les titres de section seraient plus séantes en français.
Posted 10 août 2006 at 12:24 ¶Je sais, c’est totalement « cheapo cheese » comme ligne. Ce qui l’est pas mal moins (cheapo cheese) c’est qu’il n’attendait RIEN en retour. Même pas de boire la bouteille avec la fille. Et qu’il n’a pas offert de la piquette. Les gars, même à Longueuil, ce genre de geste, ça fesse dans le dash cheese, pas cheese. Je sais vous répugnez au cheese. Hélas.
La phrase en italien, traduction: « tous mes remerciements ».
Le camping? Dans la zone industrielle quand t’arrives en train. Sans jeu de mots, la ZONE. Par contre, tout droit sorti de Fellini.
Andred. Le français s’en vient, menute! Moi pas geek. Moi pas rapide. Moi nouille trop cuite.
ô Mammouth, Mammouth blue. Oui zen. Pas de canards, pas de fleurs. Dry. Je mettrai des photos pour faire joli. Des filles en bikini, tiens. Là, je viens d’arriver, tu sais ce que c’est.
Posted 10 août 2006 at 13:21 ¶Ah non! Pas des filles! Je veux des trucs plus féminins comme des coffres d’outils Snap-on ou des photos de vieilles Corvette. Tiens, un profil de Bob Vila avec un tournevis Sears Craftman. Ou mieux, un intégral de Ron Popeil avec sa rotissoire ShowTime. Du vrai, du réel avec du vécu (contre trois paiements faciles de 29,95$).
Posted 10 août 2006 at 13:31 ¶Ah ça non, je ne répugne pas au cheese, malgré mes maigres moyens de réviseur. Au contraire. Mais les filles ne le prennent jamais comme du serious cheese. O tempora! O mores!
Mais je retiens le conseil. Merci!
Posted 10 août 2006 at 14:04 ¶Je veux bien te mettre une ceinture à outils snap on Mammouth, mais j’ai peur que la ligue de la vertu s’offense. Depuis Harrisson Ford dans Witness, c’est top sexe une ceinture à outils.
Ben, je vois que tu connais tes classiques, j’ai nommé Astérix! Les filles qui te prennent pas au sérieux quand tu fais du cheese ne valent pas la peine qu’on s’y attarde. Parce qu’un homme qui assume son cheese, assume son ridicule et la femme est sensible au courage de l’homme qui assume son ridicule pour la séduire, elle. CQFD.
Tu veux une fille qui a du goût non? Du discernement? Et voilà.
Posted 10 août 2006 at 14:13 ¶Vite vite que les mois passent et que j’aille en Italie.
Posted 10 août 2006 at 18:53 ¶Cyniques, désabusées, perspicaces, lucides, rationnelles… tout cela, bien sûr. Mais nous avons toutes laissé échapper un soupir et affichions un sourire niais de petites filles devant une robe de princesse.
Posted 11 août 2006 at 23:13 ¶Bravo !
En effet, je vois mal comment on pourrait refuser du champagne offert avec une telle élégance.
Posted 13 août 2006 at 10:52 ¶