Inès et après

“C’est un putain de boulot de se refaire le coeur après ça. Mais je garde espoir, pour elle, pour nous”

C’est d’Anne.

Une fille que je ne n’ai jamais rencontrée. À qui je n’ai jamais parlé. Dont j’ignore le nom de famille. Et que pourtant je connais. Il y a des pays où il faut avoir habité pour en reconnaitre les habitants. Même exilés, même réfugiés, même en sécurité, même prospères.

Le même sale tampon à l’encre indélébile sur le passeport. Le même regard si facilement aux aguets, qui voit tout, qui reconnait les signes.

J’ai vu dans des soupers, des réceptions, des parties de golf, des inconnus se “deviner” en quelques phrases. Une sorte de code tacite, indétectable pour les autres.

Il y a cette expression qui revient toujours; s’en sortir.

Non, on ne “s’en sort pas”. There is no such thing. On vit avec. On meurt avec.

C’est un virus qui nous a été transmis, un virus quelques fois dormant, quelques fois virulent et qui s’attaque aux garçons comme aux filles. On n’éradique pas le virus, il est installé à demeure pour toujours, on s’arrange pour ne pas le réveiller.

Il faut veiller à ce que le système immunitaire reste fort. Voir les choses en face. Churchill a gagné la guerre en disant la vérité aux anglais; “I promise you nothing but blood, sweat and tears”.

Il avait raison. Pour vaincre, il faut regarder la bête en face. N’entretenir aucune illusions sur sa nature.

Des hommes sortent de prison. Ils ont dit les bons mots à des gens qui respirent, soulagés de les avoir entendus. Il a demandé pardon, pensez donc! Tout le monde est content. La bête est domptée, peut-être même endormie.

Mais encore vivante, jusqu’à sa mort. Son entourage marche sur la pointe des pieds. Voyez comme il est sage. Voyez comme il dort.

Ils n’ont pas vu Siegfried et Roy.

Pour qu’une rédemption soit possible, encore faudrait-il que la bête admette le plaisir. Pour qu’une guérison soit possible, encore faudrait-il que la proie admette le plaisir.

C’est un tabou si noir qu’on préfère s’accrocher à des images d’enfants aux yeux douloureux, qui s’agrippent à un toutou. Là, on est réconforté dans des certitudes éprouvées. L’ogre dans un coin, le petit poucet dans l’autre. Les rôles sont distribués, dormons tranquilles.

Je n’aime pas le mot abus. Ce n’est pas ça… même si ça l’est. C’est une relation.

C’est une relation où le prédateur choisit sa proie parce qu’elle est déjà vulnérable. En manque. Comme un vendeur qui détecte le junky prêt à n’importe quoi pour avoir sa dose. Une relation où la proie se laisse faire parce que l’autre met sa bouche sur ses blessures et qu’au début, ça soulage.

C’est une histoire entre un vampire et un hémophile. Pas tout à fait une histoire d’amour… Jamais complètement une histoire de haine non plus. Une relation fuckée, d’accord, mais une relation.

Il arrive même que l’abusé soit dominant. Relisez Nabokov.

Une relation où l’on se découvre parfois, la nécessité étant mère de toutes les inventions, des talents de dompteur de fauves, de charmeur de serpents. Où l’on entretient l’espoir d’obtenir l’amour sans l’agression. Peut-être que cette fois là, je serai tellement habile que je serai aimé sans être détruit.

C’est toujours une tentative de rétablir l’équilibre du pouvoir.

Même des années plus tard, bien à l’abri dans l’ombre. Parce que la lumière attire l’attention. Et que l’attention, ça ne peut attirer que des ennuis, même quand on crève de solitude. Comment faire pour être vu sans être en danger?

On développe des talents de jongleur, d’équilibriste.

She ran off to join the circus. C’est la femme à barbe, l’homme éléphant! ” I am a human beeing”.

La proie apprend à se distancier, à regarder son corps comme s’il était celui d’un autre, à observer le prédateur possédé par des pulsions qu’il ne contrôle plus, comme un lapin épileptique. Avec un peu de temps, on finit par mépriser le désir de l’autre. Comment éprouver du respect pour quelqu’un dont l’objet de désir est un déchet?

Ce mépris pour le désir d’un autre envers nous, on le garde longtemps. Et on trouvera méprisable aussi le désir de quelqu’un qui nous aime. Alors on choisit des êtres incapables d’aimer et on souffre. Du manque d’amour.

C’est un putain de boulot, c’est l’oeuvre d’une vie.

Pour quelques uns, il y a parfois le jour de la vengeance. Elle se mange à toutes les sauces, elle s’écrit aussi. Elle est exquise. La seule véritable jouissance de ce genre de relation. Celui qui prétend le contraire ment. Il n’y a pas de pardon possible sans justice.

Il n’y a que le jour où l’on voit tout ça, en pleine lumière, le néon dans la face et qu’on accepte l’amplitude de la laideur autant que celle de la beauté possible qu’on peut vraiment changer quelque chose.

Et voir l’espoir dont parle Anne.

***

La dernière fois que j’ai vue Inès, elle tenait la caisse d’un supermarché de la rue St-Laurent. On ne s’étaient pas revues depuis plusieurs années. Elle était plus belle, plus mince, très maquillée. Et toujours ses seins splendides. Quand elle m’a vue, elle a quitté sa caisse et elle est allée chercher des produits pour le bain qu’elle a mise dans un sac de plastique. Elle m’a mis le sac entre les mains, sans un mot. Cadeau.

Lors des mois qu’elle avait passé chez nous, elle avait vidé mes armoires. Tous mes bains moussants, mes huiles parfumées, mes crèmes pour le corps. mes parfums. Tout. Elle avait pris sans permission, sans remerciements. Là, dans son supermarché de la rue St-Laurent, elle me les rendait. À sa façon.

C’est un putain de boulot de se reconstruire le coeur.

Comments 11

  1. Chocolyane wrote:

    J’ai les mains qui tremblent et la gorge nouée…

    Posted 03 août 2006 at 14:15
  2. SuzanneM wrote:

    Pendant longtemps, elles raconteront l’histoire des chiens se déchirant les flancs, des cris déments, des vitres cassées, dont elles continuent à ramasser les débris pour se construire une forteresse de verre, vulnérable face aux vents déchaînés.

    Posted 03 août 2006 at 14:26
  3. Anne wrote:

    Voilà. Tu as tout compris, tout dit chère Blonde. Et si bien encore une fois.
    Tant de lumière m’a jetée en bas de ma chaise, mais ici ce n’est pas permis de travailler ainsi, tétanisée au sol par le néon de la Vérité. Je retourne donc sur ma chaise. Je retourne au boulot pour tamiser un peu toute cette lumière, le temps de finir ma journée, le temps de mettre mes verres fumés.
    C’est vraiment une joie de lire tes mots et surtout ce qu’il y a derrière. Merci.

    Posted 03 août 2006 at 17:12
  4. Mylarie wrote:

    … j’ai pas de mot …

    Posted 04 août 2006 at 8:03
  5. Intellex wrote:

    …de devoir se remettre, soi-même, au monde. Réapprendre à marcher. Réapprendre à parler. Voire réapprendre à dormir. Fermer les yeux quelques secondes sans souffrir. Avancer dans une foule sans s’effondrer. Se créer une nouvelle identité où il n’y a eu ni naissance, ni adolescence. Que maintenant. Du bout des doigts, au fil du temps, quitte à en mourir, toucher au soleil. Et un jour, en baissant un peu la garde, s’apercevoir qu’on tient une autre main, une main d’homme, et qu’on en cueille une certaine chaleur. Douce. Propre. Bienveillante.
    Les Inès de ce monde sont d’immuables miracles de reconstruction.

    Posted 04 août 2006 at 9:26
  6. pierre wrote:

    voir et comprendre comme ca,ne s apprend pas,ca se vit et l age nous guide,vers ce qui est bien ou mal. merci

    Posted 04 août 2006 at 10:44
  7. Chroniques Blondes wrote:

    Intellex. “Et un jour, en baissant un peu la garde, s’apercevoir qu’on tient une autre main, une main d’homme, et qu’on en cueille une certaine chaleur. Douce. Propre. Bienveillante.
    Les Inès de ce monde sont d’immuables miracles de reconstruction”.

    C’est la grâce qu’on se souhaite.

    Merci à vous tous, de vos mots, de votre attention. Je ne sais plus trop si je suis heureuse de vous lire ou consternée par LA QUANTITÉ.

    Shitt. Dire qu’on se pense toujours seuls.

    Allez, je vais du côté de la lumière, je suis HEUREUSE de vous lire.

    Posted 04 août 2006 at 11:19
  8. Berusisstible wrote:

    on a toutes notre petite histoire d’abus, de tabous, de silence à raconter. C’est ce qui est triste.

    Ça nous enrage de voir des cons comme l’impressario s’en sortir si fastoche mais à quelque part, on s’accroche à la loi du retour: celle qui fait qu’un jour, la vie te remet au centuple le mal que tu as fait. Il doit vivre avec une étiquette collé à son visage et c’Est tant mieux pour lui. Et tous les autres.

    Et qu’en est-il des principes qu’on doit avoir ? j’en aurais tellement long à dire là-dessus…

    Merci pour vos mots, vos phrases sur ce sujet qui fait si mal mais qu’il est doux de ne pas se savoir seules…

    Posted 05 août 2006 at 11:21
  9. Num wrote:

    J’image toujours les épreuves en les comparants à un mur de briques, d’une maison, que l’on construit pour se protéger.

    Ça prend du temps et il faut le faire une brique à la fois.

    D’autres oublient d’y faire une porte pour pouvoir en sortir…

    Posted 06 août 2006 at 13:08
  10. Celle qui va wrote:

    Savoir dire ce qui est indisible voilà la beauté des mots.

    Posted 08 août 2006 at 12:01
  11. Pierre-Léon wrote:

    Tout un boulot également de nous le chavirer… Merci x

    Posted 06 fév 2007 at 3:10

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