J’ai toujours trouvé que c’était une étrange façon de définir ceux qui ne font pas partie du « milieu » du cinéma, de la télévision ou de la scène. Comme si ceux qui en font partie étaient du faux monde…
Enfin.
Jean-Claude Carrière, un immense et très discret scénariste qui a travaillé avec Bunuel, Forman, Brook, Rappeneau et Wajda (entre autres) a dit qu’un vrai scénariste ne jugeait jamais ses personnages. Que la marque d’un grand scénariste était d’être à la fois le violeur et le violé, le banquier et le mendiant, le syndicaliste et le patron, l’homme et la femme.
Ça semble une évidence et pourtant c’est une des choses les plus difficiles à réussir qui soit.
Un des aspects de mon travail qui m’excite le plus, c’est de rencontrer des gens qui vivent dans leur quotidien ce que je veux faire vivre à mes personnages. Sur quelques séries, j’ai eu des recherchistes ou des consultants officiels. Quelques uns, c’est rare, comprennent la complexité des exigences de la fiction. Ceux là sont précieux, surtout quand il faut livrer beaucoup en peu de temps.
Mais rien ne vaut le thrill d’aller sur le terrain, de se mettre les mains dans la terre de la vie des autres. J’aime toucher, sentir, garder en mémoire le détail qui tue. Aucune recherchiste au monde ne peut t’apporter ce que toi, tu cherches. Le lac de sang d’un abattoir, les fins de nuits moites dans la roulotte de Pops, la peinture écaillée d’une salle de boxe de St-Henri, la tension d’un couloir de palais de justice, le visage qui tressaille quand on touche un nerf sensible.
Au fil des années, j’ai rencontré des profs, des élèves, des policiers, des bums sympathiques, d’autres beaucoup moins, d’anciens ministres, des cultivateurs, un apiculteur, un médecin spécialisé dans le traitement de l’anorexie, un autre qui était chirurgien, pédiatre, cardiologue et bulgare, un accordeur de piano aveugle, un psychologue judiciaire qui traitait les cas d’aliénation parentale, un juge, plusieurs avocats, un géologue italien, des analphabètes, des écrivains, des boxeurs, le propriétaire d’une flotte de camions qui se faisait un devoir d’engager d’anciens prisonniers, Pops, un actuaire fou de jazz, une ingénieure libanaise qui construisait des écoles en Afrique, une comptable voyageuse, des ouvriers qui avaient passé trop de temps au fond de la mine, une couple de millionaires, un bossu Don Juan, des mannequins intelligentes, des sportifs obsessifs, des chercheurs, un boucher poète, un chef cuisinier sur la coke, des enfants turbulents, des vieux adorables, des ados craquants.
J’ai écouté. J’ai été surprise de l’ampleur de mon ignorance et de mes préjugés. Jean-Claude Carrière a raison. Pour rendre la vérité des choses, il faut savoir dépasser le jugement et regarder ce qui est. Comme m’a déjà dit un autre scénariste: « bien écrire n’a aucun intérêt si ce n’est pas vrai ».
Ces gens-là, le vrai monde, vous ne les verrez jamais dans un talk show ni à Bazzo. Médiatiquement parlant, ils sont complètement en dehors de la zone radar. Et pourtant, ils vibrent fort…
Tous m’ont raconté leurs compétences, leurs talents, leurs façons de travailler, l’organisation de leurs journées, leurs aspirations. Avec générosité. Ils avaient à coeur de rendre la vérité de ce qu’ils vivaient. Ils m’ont aidée à me mettre dans leur peau, à les faire vivre à l’écran. Pas pour raconter « leur » histoire, l’anecdote n’a aucun intérêt. Mais pour saisir l’essence de ce qu’ils étaient. Un mécanicien m’a démonté un moteur juste pour moi, avec patience et pédagogie, pour être sûr que j’avais bien compris comment ça se faisait « de la belle ouvrage ».
Je ne suis pas devenue mécanicienne. Mais le regarder défaire minutieusement les pièces de son moteur une à une, en les essuyant au chiffon avec amour, m’a appris plus sur lui que des pages de notes d’un rapport de recherche.
Pour bien écrire, il faut avoir bien vu.
Chez Random House











Comments 4
Je découvre ce blog.
Cet article me parle. Mon métier consiste à rencontrer des gens et décortiquer leur fonctionnement, professionnel essentiellement.
Mais l’autre partie de moi, celle qui écrit, a besoin aussi de substance, de toucher, d’impressions laissées dans la glaise, que l’on ne trouve que sur le terrain. Un jour je pourrai m’y consacrer entièrement.
Bonjour ici de toute manière. Je crois que je repasserai.
Posted 12 juil 2006 at 14:28 ¶Tu as tellement raison. L’inspiration ne vient jamais aussi facilement que lorsqu’on a eu la chance de saisir, grâce à notre vécu, l’essence du personnage que l’on fait vivre.
Posted 12 juil 2006 at 20:03 ¶Et quel beau défi que d’y arriver.
C’est vrai que pour créer, il faut vivre et il faut voir. Et les meilleures histoires, pour moi, sont celles dont le déroulement dépend justement de la personnalité des personnages. Ça donne l’impression de voir… quelque chose de vrai.
Ton billet me rappelle que j’ai toujours du mal à comprendre qu’on considère que les célébrités sont nécessairement plus intéressantes que ceux qu’englobe l’expression » le vrai monde » et que c’est donc eux qu’on invite en entrevue pour parler, entre auters, de leur vie amoureuse. Pendant ce temps, on passe à côté de très belles histoires qui se passent juste à côté de nous…
Posted 13 juil 2006 at 18:25 ¶J’ai passé un été comme ça, avec un monsieur qui ne disait pratiquement rien et avec qui j’ai bâti une maison.
Il a commencé par le commencement. Quatre piquets et de la corde. Le carré était tracé. Le reste s’en est suivi.
Il a tout fait, sans rien dire ou presque. Il est mort depuis plus de vingt ans. Sa maison lui survit et parle pour lui encore, affrontée aux grandes marées d’automne, sans défaillir.
Posted 06 juil 2007 at 21:51 ¶