Il était une fois lui


Septembre 1986, carré St-Louis, l’ancien hôpital Vogel.

La couette de travers, l’oeil noir, le geste sicilien, il gueule. Devant lui, la stagiaire qui fait office de secrétaire de production. Elle est toute petite et parait encore plus petite parce qu’elle est terrorisée. Il n’est pas beaucoup plus grand mais il est beau. Beau comme une photo de Curtis. Beau comme une eau forte de Georgia O’Keefe. Un sale caractère qu’il porte en masque full face pour cacher un romantisme débridé, presque naïf, de St-Ex version trash. La semaine d’avant, il lui a pété une autre crise parce qu’il considère qu’elle perd son temps dans une job de bureau au lieu de faire ce qu’elle a à faire. Il est volatile, emporté, exaspérant, tyrannique, doué, attachant. Simultanément. La petite secrétaire se dit que si elle osait être comme lui, elle serait bien mieux payée…

Il a le sens de l’image alors il balance le formulaire à travers la pièce dans un grand geste cinématographique. La secrétaire se lève pour ramasser le papier sur le plancher couvert de poussière en se disant qu’il ne lui signera pas le maudit papier et que son dossier ne partira jamais à temps. C’est sale partout, le bureau de la réception est une planche de plywood. Il y a des téléphones, une machine à écrire, le tableau de l’horaire de tournage, that’s it. Même pas d’ordinateur. C’est un petit film, sans budget. Tout l’argent va à l’écran.

- Je ne signerai pas ça.
- C’est pour les assurances.
- Je m’en sacre des assurances. Je signerai pas.

- C’est la garantie de bonne fin qui demande que…

- Je m’en sacre de la garantie de bonne fin. Je conduit ma moto quand je veux, mon avion quand je veux. Personne me dit quoi faire.

Le producteur sort de l’ancienne salle d’opération qui lui sert de bureau. Il est pas énervé. Il a l’habitude.

- Tu signes pas, tu fais pas ton film.
- …- Je veux que tu t’engages à ne pas conduire ni ta moto, ni ton avion pendant toute la durée du tournage.- Pendant que je tourne, d’accord. Mais la fin de semaine, je fais ce que je veux.

- Hors de question. Si tu te casses la gueule…

- Je ne me casserai pas la gueule.

- Si tu te casses la gueule parce que tu as pris ton avion ou ta moto, le garant de bonne fin ne nous donnera jamais l’argent pour finir le film.

- Comment ça finir le film? Tu finirais le film sans moi?!

- Duh!

Une minute plus tard, il avait signé.

***

Dix ans plus tard, une journée chaude en août. La petite secrétaire est encore petite mais elle n’est plus secrétaire. Elle ouvre la télé. Un avion privé vient de s’écraser. Des images de l’appareil calciné.Elle a su tout de suite que c’était lui. Avant même qu’on dise son nom. Elle s’est assise sur le nouveau divan qu’elle venait d’acheter et elle a pleuré à gros hoquets morveux. Orpheline.Des êtres à qui personne ne dit quoi faire, il n’y en a pas beaucoup.

Comments 15

  1. Henri wrote:

    C’était un magnifique réalisateur. Je ne l’ai pas connu personnellement, mais je dois dire qu’Un Zoo la nuit est le plus grand film de l’histoire du cinéma canadien (avec La guerre des tuques, mais ça c’est une autre histoire). Et le 2ieme c’est Léolo…

    Posted 03 juil 2006 at 17:03
  2. Satourne wrote:

    Tu peux dire que tu es chanceuse ,toi au moins tu l’as connu avec toute sa liberté.

    Posted 03 juil 2006 at 17:51
  3. Spat wrote:

    Et avec lui… une des plus belle fleur du Québec… une des comédienne les plus charismatique que j’ai pu connaitre…

    Je me souviens encore de ce que je faisais quand j’ai appris la nouvelle… quel choc!

    Posted 03 juil 2006 at 20:39
  4. Berusisstible wrote:

    d’accord. Et j’aime bien la façon dont la relation est raconté.

    Posted 03 juil 2006 at 23:28
  5. Anonymous wrote:

    La tristesse que j’ai ressentie quand j’ai appris sa mort! . Je ne le connaisssais pas, bien sûr, sauf par ses films, mais je “ressentais” au plus profond de mes tripes que nous venions de perdre non seulement tout un pan de notre identitié cinématographique québécoise (présent et en devenir) mais aussi un humain, un grand humain. Je le pense toujours. “Si vous voyez un humain dans la foule, suivez-le!” disait Pennac. Eh bien, je l’aurais suivi jusqu’au bout du monde, cet homme, et j’aurais subi sans ciller son caractère exécrable (moi qui pourtant ne s’écrase pas facilement) pour avoir l’immense privilège de le côtoyer un petit peu, et de recueillir dans son sillage quelques miettes échappées de son génie…

    Marianne

    Posted 04 juil 2006 at 7:24
  6. Joss wrote:

    Ouf!… Ouais… Mais, je me demande si on clame aujourd,Hui que c’est un grand homme seulement parce qu’il est mort… Je ne me souviens pas tant que ça de lui de son vivant… Et si me souvient bien, on a surtout parlé de la disparition de sa blonde vedette que de lui quand l,accident est arrivé? Non? J,aimerais bien qu’on essaye de reconnaître les grands hommes et les grandes femmes avant qu’ils crèvent leur balloune…
    En tout cas, merci pour cette histoire, très touchant!

    Posted 04 juil 2006 at 10:15
  7. Simone Z. wrote:

    Super récit.

    Ça fait au moins 20 fois que je regarde Un zoo… et puis j’en suis toujours aussi émue.

    Vous vous rappelez de la super scène ou Marcel et son père, en chaloupe, sont morts de rire?… Un des plus beaux moments du cinéma, indeed.

    Posted 04 juil 2006 at 10:37
  8. Yannou wrote:

    Je me souviens, je marchais dans la ruelle et toutes les télés étaient allumées, avec le volume au maximum. Toutes les chaînes en échos vibraient du même choc dans ce Montréal figé aux fenêtres ouvertes. Un souffle retenu…

    Posted 04 juil 2006 at 13:50
  9. Matthieu wrote:

    Chroniques, c’est dans ces moments que je regrette que tu sois anonyme…

    Ton billet est tellement bien écrit que je meure de lire d’autres de tes textes…

    Y’a tellement de talents dans l’ombre,,,

    Posted 04 juil 2006 at 15:02
  10. Chroniques Blondes wrote:

    Oh, c’est touchant de vous lire, tous… Tellement.

    Un grand homme, je sais pas si ça existe. Une grande femme non plus d’ailleurs. Des grands talents, oui. Des grands moments aussi.

    Matthieu, faut pas regretter que je sois anonyme. Etre lue, c’est formidable, être connue pas mal moins!

    Posted 04 juil 2006 at 19:34
  11. Epicure wrote:

    L’art du punch! On croirait lire une nouvelle (dans le sens de recueil et non de journal) lorsque la chute finale nous donne le goût de relire le récit du début, en ayant en tête de toutes autres images…

    Beau commentaire en conclusion : «Être lue, c’est formidable, être connue pas mal moins!».

    Pas de doute que ça continuera d’être formidable, c’est toujours agréable de venir ici.

    Posted 04 juil 2006 at 22:04
  12. Accent Grave wrote:

    Allez, souvenez-vous!

    Bien vrai Joss, suite à l’accident on en avait que pour la comédienne. La sensiblerie collective (sic) avait atteint son paroxysme lors de ses funérailles à Beloeil. D’un point de vue artitistique, la grande perte pour le Québec, c’était Lauzon.

    À l’époque, Lauzon n’était pas aimé, il choquait, comme tous ceux qui dérangent.

    Je me souviens!

    AG

    Posted 05 juil 2006 at 20:02
  13. Matthieu wrote:

    Chroniques, tu as sans doute raison… Alors je souhaite vivement que tu continues d’aimer écrire ici longtemps, longtemps, pour nous, les boulimiques de tes chroniques!

    Cela dit, tu réussis déjà bien! Parmis tous les membres de mon “blogroll”, tu es celle qui produit le plus, et ca n’est jamais “ordinaire” en plus!

    Qu’est-ce que ce serait si tu avais plus de temps!? ;)

    Posted 05 juil 2006 at 23:21
  14. Chroniques Blondes wrote:

    Matthieu, bonjour! Moi, c’est de vous lire qui me fait tripper. Si j’avais plus de temps? Ben oui, c’est sûr… Mais je vais en faire du temps! Merci de ta présence amicale, c’est inestimable.

    Posted 06 juil 2006 at 8:20
  15. Celle qui va wrote:

    Oui, je me rappelle qui était Lauzon comme je me rappelle qui était Dédé Fortin. Deux morts tragiques, deux grands artistes fous.

    Posted 14 juil 2006 at 22:21

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